Avant la pluie.
Quand les autres sentent la pluie, moi je regarde
encore les nuages.
Je sais déjà que quelque chose approche.
L’air a changé.
Les distances aussi.
Mais la pluie n’est pas encore tombée en moi.
On me dit parfois :
Tu n’as pas réagi.
Je comprends cette phrase.
Je comprends pourquoi elle est prononcée.
Mais elle ne raconte rien de ce qui se passe.
Chez moi, les expériences ne deviennent pas
immédiatement des émotions.
Elles poursuivent leur chemin.
Une parole revient plusieurs heures plus tard.
Une odeur retrouve un souvenir.
Une couleur éclaire soudain une scène qui,
jusque-là, demeurait inachevée.
Des liens apparaissent entre des instants que tout
semblait séparer.
Je ne provoque rien.
Je regarde cette lente élaboration.
Je pourrais vouloir comprendre trop vite.
Donner un nom.
Trouver une explication.
Mais je sentirais aussitôt que quelque chose vient
d’être interrompu.
Alors je demeure auprès de ce qui cherche encore
sa forme.
Puis un jour…
Sans prévenir.
Pour moi, c’est seulement le moment où l’émotion
commence vraiment.
Elle n’arrive pas après.
Elle arrive pleine de tout ce que le temps a
lentement réuni.
Elle est devenue plus vaste que l’instant qui l’a
fait naître.
Pendant que je commence seulement à ressentir,
les autres sont déjà repartis.
Ils vivent une autre journée.
Je demeure avec une émotion qui vient seulement
d’ouvrir sa porte.
Cette solitude ne m’a pas seulement appris
la patience.
Elle m’a appris que certaines expériences
possèdent leur propre durée.
Elles refusent l’immédiateté.
Elles demandent qu’on les accompagne jusqu’à
leur accomplissement.
Je crois que le dessin est né exactement là.
Je ne dessine pas pour exprimer une émotion.
Je dessine lorsque cette élaboration sensible
devient enfin habitable.
Le trait n’est jamais une réaction.
Il est l’aboutissement provisoire d’un travail
silencieux que je n’aurais jamais pu décider.
Je ne dessine pas ce qui m’est arrivé.
Je dessine ce que cette traversée est devenue.
Mes dessins sont peut-être des émotions qui ont
enfin trouvé leur territoire.
Non un territoire où elles s’enferment.
Un territoire où elles peuvent enfin exister
tout entières.
Alors je comprends pourquoi je n’ai jamais eu le
sentiment de représenter le réel.
Je dessine à partir de lui.
À partir de ce qu’il continue de construire en moi
lorsque tout semble déjà terminé.
Peut-être est-ce cela que je cherche à partager.
Une manière de percevoir où rien ne s’achève
avec l’évènement.
Où chaque expérience poursuit sa vie jusqu’à
trouver sa propre forme.
Avant la pluie.
Avant les mots.
Avant le dessin.
Là où le sensible commence déjà son travail.
