Santé-Bien être

Ne plus dire « bien-être » : le mot qui nous apprend à aller mal

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Ne plus dire « bien-être » : le mot qui nous apprend à aller mal

Il faudrait peut-être commencer par se méfier du mot lui-même. « Bien-être » paraît inoffensif, lumineux, presque généreux. Il promet la paix, l’équilibre, la sérénité, une existence débarrassée des tensions inutiles. Il est devenu l’un des mots les plus employés de notre époque. Il est partout : dans les magazines, les entreprises, les salles de sport, les hôtels, les cabinets de thérapeutes, les applications de méditation, les publicités pour les matelas, les tisanes, les retraites spirituelles et les objets connectés.

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Tout semble désormais devoir contribuer à notre bien-être. Nous devrions mieux dormir, mieux respirer, mieux manger, mieux nous concentrer, mieux gérer nos émotions et mieux supporter le monde. Pourtant, derrière cette apparente douceur se cache une philosophie beaucoup plus brutale qu’elle n’en a l’air. Parler de « bien-être », c’est déjà installer son contraire.

C’est faire entrer dans notre esprit l’idée qu’il existerait d’un côté un état souhaitable, positif, harmonieux, et de l’autre tout ce qui relèverait du malaise, du trouble, de l’échec ou du dysfonctionnement. Dès que le bien-être devient une norme, la fatigue, la tristesse, la colère, le doute, l’inquiétude ou l’ennui commencent à ressembler à des anomalies. Nous ne les traversons plus comme des expériences humaines ; nous les interprétons comme des preuves que quelque chose ne va pas. Le mot fabrique ainsi le mal-être qu’il prétend combattre.

L’erreur est philosophique avant d’être simplement lexicale. Une vie humaine n’est pas un état stable. Elle ne consiste pas à demeurer continuellement dans une zone de confort intérieur, comme si nous pouvions régler notre existence à la bonne température émotionnelle. Être vivant, c’est être traversé. Par des désirs, des pertes, des élans, des contradictions, des peurs, des colères, des enthousiasmes, des regrets. Nous ne sommes pas faits pour être constamment apaisés. Nous sommes faits pour répondre à ce qui nous arrive. La tristesse après la disparition d’un être aimé n’est pas un défaut de bien-être. Elle est la trace de l’amour. La colère devant une injustice n’est pas nécessairement un manque de maîtrise.

Elle peut être la preuve que nous refusons de devenir indifférents. La peur face à un danger n’est pas une faiblesse psychologique. Elle est parfois une perception exacte de la réalité. L’inquiétude n’est pas toujours une maladie à calmer. Elle peut être le signe que quelque chose compte réellement pour nous. Pourtant, dans la culture contemporaine du bien-être, toutes ces émotions risquent d’être rangées dans la même catégorie : celle des états négatifs qu’il faudrait identifier, réduire, neutraliser ou dépasser.

Nous nous sommes peu à peu habitués à considérer toute souffrance comme un problème technique. Il suffirait de trouver le bon exercice, la bonne méthode, la bonne alimentation, la bonne respiration, le bon rituel du matin ou la bonne application pour retrouver l’équilibre. Le malheur devient une panne individuelle. Le sujet souffrant est invité à travailler sur lui-même, à lâcher prise, à penser positivement, à pratiquer la gratitude ou à améliorer sa routine. Ces conseils ne sont pas toujours absurdes. Ils peuvent même aider. Mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils remplacent toute réflexion sur les causes réelles de la souffrance.

Un salarié épuisé par des conditions de travail absurdes n’a pas forcément besoin d’un atelier de méditation. Il a peut-être besoin de meilleures conditions de travail. Une personne isolée n’a pas seulement besoin d’apprendre à aimer sa solitude. Elle a peut-être besoin de liens. Quelqu’un qui vit dans la précarité, la violence ou l’insécurité n’est pas nécessairement privé de bien-être parce qu’il gère mal ses émotions. Sa souffrance peut être la réponse cohérente à une situation objectivement difficile. À force d’individualiser le mal-être, on finit par absoudre le monde qui le produit.

Le bien-être est ainsi devenu une obligation morale. Il ne suffit plus d’être heureux lorsque la joie se présente. Il faudrait savoir créer son bonheur, l’entretenir, l’optimiser et le rendre durable. Il faudrait être capable d’aller bien malgré tout. Malgré le deuil, malgré les humiliations, malgré la solitude, malgré les injustices, malgré la peur de l’avenir. Celui qui souffre doit désormais non seulement supporter ce qu’il traverse, mais également éprouver la honte de ne pas parvenir à le dépasser assez vite. Sa douleur devient un échec personnel. Il n’a pas suffisamment travaillé sur lui. Il n’a pas su se protéger. Il n’a pas choisi les bonnes pensées. Le bonheur, autrefois espérance fragile, se transforme alors en devoir. Et tout devoir produit ses coupables.

Cette philosophie se trompe aussi sur la nature du bonheur. Elle confond une vie bonne avec une vie agréable. Or une existence peut être inconfortable tout en étant profondément juste. Il arrive que nous ayons peur au moment même où nous prenons la bonne décision. Il arrive que nous souffrions parce que nous refusons de nous trahir. Il arrive que nous éprouvions de la fatigue parce que nous accomplissons quelque chose qui compte. Il arrive qu’un amour véritable nous rende vulnérables, qu’une œuvre nous obsède, qu’un engagement nous expose, qu’une vérité nous arrache à notre tranquillité. Rien de tout cela ne ressemble nécessairement au bien-être.

Pourtant, rien de tout cela n’est étranger à une vie pleinement vécue. À l’inverse, une existence parfaitement confortable peut être vide, prudente, anesthésiée, entièrement organisée autour de l’évitement. On peut aller bien et ne plus rien risquer. On peut être calme parce qu’on a renoncé. On peut ne plus souffrir parce qu’on ne s’attache plus à rien.

Le problème n’est donc pas de désirer moins de douleur. Il serait absurde de glorifier la souffrance ou de prétendre qu’elle est toujours noble, utile ou féconde. Certaines douleurs doivent être soignées, certaines situations doivent être quittées, certaines blessures nécessitent une aide réelle.

Mais vouloir soulager la souffrance n’oblige pas à considérer toute émotion difficile comme une erreur. Il existe une différence fondamentale entre prendre soin de soi et exiger de soi un état permanent de satisfaction. Le soin accueille la fragilité. Le bien-être, lorsqu’il devient une idéologie, cherche à la faire disparaître. Le soin demande : « De quoi ai-je besoin pour traverser cela ? » L’idéologie du bien-être demande : « Pourquoi ne suis-je pas encore revenu à la normale ? »

Peut-être faudrait-il abandonner l’idée même de normalité émotionnelle. Nous ne sommes pas des machines censées revenir automatiquement à un niveau optimal de fonctionnement. Nous ne sommes pas non plus des paysages dans lesquels il devrait faire beau tous les jours. Une vie comporte des saisons. Certaines périodes sont faites pour construire, d’autres pour attendre. Certaines sont faites pour aimer, d’autres pour perdre.

Certaines sont faites pour agir, d’autres simplement pour tenir. Il y a des jours où la victoire consiste à avancer, et d’autres où elle consiste à ne pas s’effondrer. Exiger le bien-être dans toutes les circonstances revient à nier cette temporalité. Cela revient à demander au chagrin de respecter un calendrier, à la peur de disparaître sur commande et au corps de ne jamais ralentir.

Nous pourrions chercher autre chose que le bien-être. La justesse, par exemple. La justesse ne promet pas une vie sans trouble. Elle ne demande pas à chaque émotion d’être agréable. Elle cherche une réponse adaptée à la réalité. Pleurer lorsque quelque chose nous brise. Rire lorsque la joie surgit. Se reposer lorsque le corps n’en peut plus. Résister lorsque l’injustice devient insupportable. Partir lorsqu’un lieu nous détruit. Rester lorsqu’un lien mérite encore d’être sauvé. La justesse ne juge pas les émotions d’après le plaisir qu’elles procurent, mais d’après ce qu’elles révèlent. Elle ne cherche pas à supprimer immédiatement la colère, la peur ou la tristesse. Elle se demande ce qu’elles viennent dire, ce qu’elles protègent et ce qu’elles exigent.

Nous pourrions également parler de présence. Être présent à sa vie n’est pas forcément s’y sentir bien. C’est ne pas s’en détourner. C’est être capable d’habiter ce qui arrive sans immédiatement le recouvrir d’un discours positif. C’est accepter que certaines expériences ne puissent pas être transformées en leçons, en opportunités ou en étapes de développement personnel. Tout n’a pas besoin de devenir utile. Certaines pertes restent des pertes. Certaines blessures ne nous rendent pas meilleurs. Certaines épreuves ne cachent aucune bénédiction. Les reconnaître n’est pas céder au pessimisme. C’est simplement respecter la réalité.

L’équilibre lui-même devrait être repensé. Nous l’imaginons trop souvent comme une immobilité parfaite, alors que l’équilibre vivant repose sur des ajustements incessants. Marcher consiste à perdre et à retrouver son équilibre à chaque pas. Une existence équilibrée n’est donc pas une existence sans chute, sans crise ou sans contradiction. C’est une existence capable de se réorienter. Une vie n’est pas saine parce qu’elle ne connaît jamais le désordre. Elle l’est lorsqu’elle ne se laisse pas entièrement définir par lui. La solidité n’est pas l’absence de fragilité. Elle est la possibilité de continuer avec elle.

Il faudrait enfin se demander à qui profite cette obsession du bien-être. Il existe désormais une immense industrie chargée de nous convaincre que nous ne sommes jamais assez reposés, assez sereins, assez performants, assez minces, assez alignés ou assez heureux. Elle crée le manque avant de vendre la solution. Chaque inconfort devient un marché. Chaque vulnérabilité appelle un produit, une méthode, une formation, une retraite ou un abonnement. Nous ne sommes plus seulement invités à vivre. Nous devons nous améliorer sans cesse. Même le repos doit être rentable. Même le sommeil doit être optimisé. Même le silence doit devenir une technique. Sous couvert de nous libérer, le bien-être peut devenir une nouvelle forme de contrôle.

Ne plus dire « bien-être » ne signifie évidemment pas renoncer à la douceur, à la santé, au repos ou au plaisir. Cela signifie refuser d’en faire les seuls critères d’une vie réussie. Nous ne sommes pas venus au monde pour maintenir en permanence un niveau satisfaisant de confort intérieur. Nous sommes ici pour aimer, comprendre, créer, choisir, transmettre, parfois lutter, parfois nous tromper, parfois recommencer. Tout cela produit du bonheur, mais aussi de l’inquiétude, de la fatigue et du chagrin. Une vie totalement protégée du mal-être serait peut-être une vie protégée de ce qui compte.

La vraie question ne devrait donc plus être : « Est-ce que je vais bien ? » Elle pourrait devenir : « Est-ce que ce que je vis est juste ? Est-ce que je suis encore relié aux autres ? Est-ce que je demeure fidèle à ce qui compte pour moi ? Est-ce que je peux traverser cette période sans me condamner pour ce que je ressens ? » Ces questions ne promettent pas la paix permanente. Elles ne donnent aucune recette. Elles nous rendent simplement à une vérité plus humaine : vivre ne consiste pas à se sentir bien à chaque instant. Vivre consiste à accueillir ce qui nous traverse sans confondre l’inconfort avec l’échec, la fragilité avec la faiblesse et la douleur avec une faute personnelle. Peut-être faudrait-il cesser de chercher le bien-être et commencer, enfin, à chercher une manière plus juste d’être au monde.

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