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Citizen Kane, Xanadu et Rosebud : ce que le chef-d’œuvre d’Orson Welles a laissé dans notre mémoire

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Citizen Kane, Xanadu et Rosebud : ce que le chef-d'œuvre d'Orson Welles a laissé dans notre mémoire

Il existe des films que tout le monde connaît sans les avoir nécessairement vus. *Citizen Kane* appartient à cette catégorie très particulière. Son titre est devenu synonyme de chef-d’œuvre absolu, Orson Welles incarne encore le génie précoce et insolent, Xanadu évoque immédiatement le palais démesuré d’un homme seul, et le mot « Rosebud » continue de flotter dans la culture comme la réponse mystérieuse à une question que chacun aurait oubliée.

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Sorti en 1941, le film n’est pourtant pas devenu instantanément le monument que l’on célèbre aujourd’hui. Il fut admiré, discuté, attaqué, parfois mal accueilli. Il lui fallut du temps pour s’installer au sommet de l’histoire du cinéma. Mais plus de huit décennies après sa réalisation, son empreinte reste immense. Elle est technique, esthétique, narrative, mais surtout mentale. *Citizen Kane* a créé des images et des symboles qui ont survécu au film lui-même.

Le film que l’on connaît avant de l’avoir vu

Beaucoup de spectateurs arrivent devant *Citizen Kane* avec le sentiment étrange de l’avoir déjà rencontré.

Ils ont vu la silhouette de Charles Foster Kane debout devant les fenêtres gigantesques de Xanadu. Ils connaissent le visage vieillissant d’Orson Welles, l’homme devenu puissant puis abandonné. Ils ont entendu le dernier mot prononcé par Kane avant sa mort. Ils ont aperçu la boule à neige qui tombe de sa main et se brise sur le sol. Ils savent vaguement qu’un journaliste va tenter de comprendre ce que signifie « Rosebud ».

Le film est entré dans la mémoire collective par fragments. Des citations, des parodies, des hommages, des références dans des séries télévisées, des dessins animés, des publicités ou d’autres films ont disséminé ses éléments les plus célèbres. Même ceux qui n’ont jamais regardé *Citizen Kane* peuvent reconnaître son atmosphère.

C’est peut-être cela, la marque la plus profonde d’une œuvre classique : elle ne reste pas enfermée dans son époque. Elle devient une réserve commune d’images et d’idées dans laquelle les artistes puisent sans toujours avoir besoin de citer leur source.

Une révolution qui ne se présente pas comme une révolution

Lorsqu’Orson Welles réalise *Citizen Kane*, il n’a que 25 ans. Il vient du théâtre et de la radio. Hollywood lui accorde une liberté exceptionnelle, presque inconcevable pour un cinéaste aussi jeune. Avec le scénariste Herman J. Mankiewicz, le chef opérateur Gregg Toland et une troupe d’acteurs venus en grande partie du théâtre, Welles construit un film qui semble vouloir explorer simultanément toutes les possibilités du cinéma.

Il ne faut pas dire que *Citizen Kane* a tout inventé. La profondeur de champ, les angles audacieux, les récits éclatés ou les jeux d’ombres existaient déjà. Mais Welles rassemble ces procédés, les pousse à un niveau spectaculaire et leur donne une cohérence nouvelle.

Les plafonds deviennent visibles. La caméra est placée très bas, donnant aux personnages une dimension monumentale ou menaçante. Plusieurs actions peuvent se dérouler dans différents plans d’une même image. Les visages apparaissent parfois minuscules dans des décors gigantesques. Le temps se contracte ou se décompose. Une vie entière est racontée à travers des témoignages partiels, contradictoires et nécessairement incomplets.

Cette virtuosité n’est pas une simple démonstration. La forme raconte déjà le personnage. Kane veut être immense, mais il est constamment écrasé par les lieux qu’il a lui-même construits. Il veut posséder les êtres, les journaux, les œuvres d’art et l’opinion publique. Plus il accumule, plus le vide devient visible.

Xanadu, le palais de l’homme qui voulait tout posséder

Xanadu est l’un des grands lieux imaginaires du cinéma.

Le nom vient du palais légendaire de Kubilaï Khan, célébré par le poète Samuel Taylor Coleridge. Chez Orson Welles, Xanadu devient la résidence démesurée de Charles Foster Kane : une forteresse, un musée, une prison et un tombeau.

Dès le début du film, le spectateur aperçoit ses grilles, ses jardins obscurs, ses architectures impossibles et sa fenêtre éclairée dans la nuit. Un panneau interdit l’entrée. Le film commence donc devant un lieu que l’on ne peut pas pénétrer facilement, comme si la demeure représentait déjà l’énigme de son propriétaire.

Kane a tout acheté. Des statues, des tableaux, des meubles, des objets rares sont entassés dans des caisses qui ne seront peut-être jamais ouvertes. Xanadu contient le monde entier, mais il n’y a presque plus personne pour le regarder.

Cette image a profondément marqué l’imaginaire artistique. Elle raconte une angoisse moderne : celle de l’homme qui confond la possession avec l’existence. Kane accumule pour combler un manque, mais chaque nouvelle acquisition agrandit le manque au lieu de le supprimer.

Xanadu est le rêve ultime du milliardaire devenu cauchemar. Le palais prouve la réussite de Kane tout en révélant son échec. Il possède une demeure conçue pour accueillir des foules, mais il y termine sa vie seul.

Depuis, le nom de Xanadu sert régulièrement à désigner les résidences extravagantes des puissants, les fortunes enfermées dans leur propre démesure et les empires privés derrière lesquels se cachent parfois des solitudes insondables.

Rosebud : un mot devenu plus grand que son explication

Le mystère de Rosebud constitue le moteur apparent du récit. Pourquoi Charles Foster Kane prononce-t-il ce mot au moment de mourir ? Que désigne-t-il ? Une femme ? Un lieu ? Un secret politique ? Une faute ancienne ? Une passion perdue ?

À la fin du film, le spectateur découvre que Rosebud est le nom inscrit sur la luge que Kane possédait lorsqu’il était enfant.

La révélation pourrait sembler dérisoire. Toute une enquête pour un jouet abandonné. Pourtant, c’est précisément cette disproportion qui donne au mot sa force.

Rosebud ne désigne pas seulement une luge. Il représente le moment où l’enfance de Kane a été interrompue. Encore petit garçon, il est arraché à son foyer et confié à un banquier chargé de gérer sa fortune. À partir de cet instant, il devient riche, puissant et destiné à occuper une place exceptionnelle. Mais il perd la chaleur d’une maison, la neige, le jeu et la possibilité d’être simplement aimé sans avoir à impressionner ou à dominer.

Rosebud est le nom d’un monde antérieur à la puissance.

Le film ne dit pas que la personnalité de Kane peut être entièrement expliquée par cet objet. Au contraire, le journaliste chargé de l’enquête reconnaît qu’un mot ne peut pas résumer la vie d’un homme. Rosebud n’est donc pas la solution complète. Il est une fissure. Il permet d’apercevoir ce qui manque au centre du personnage.

C’est pour cela que le mot a dépassé le film. Dans le langage culturel, le « Rosebud » de quelqu’un est devenu l’objet, le souvenir ou la blessure secrète qui permettrait de comprendre une existence. Il représente ce que l’on a perdu très tôt et que l’on tente ensuite de retrouver sous d’autres formes.

Nous avons tous, peut-être, un Rosebud : une maison disparue, une personne, une sensation, un été, un jouet, un instant où le monde semblait encore entier.

Un homme raconté par les autres

La modernité de *Citizen Kane* se trouve également dans son refus de livrer une vérité unique.

Kane est raconté par ceux qui l’ont connu : son ancien associé, son meilleur ami, sa seconde épouse, son majordome et d’autres témoins. Chacun possède sa version. Pour certains, Kane fut un idéaliste généreux. Pour d’autres, un manipulateur, un tyran ou un enfant capricieux incapable d’accepter qu’on lui résiste.

Le film ne choisit jamais complètement entre ces interprétations.

C’est une idée devenue centrale dans le cinéma moderne : un être humain n’est pas un récit continu, mais un ensemble de souvenirs conservés par les autres. Nous existons différemment dans chaque mémoire. Celui que nous croyons être n’est pas exactement celui que les autres ont connu.

Charles Foster Kane demeure donc insaisissable. Plus le journaliste recueille d’informations, plus le personnage semble se disperser. Le puzzle se complète matériellement, mais le portrait devient plus incertain.

Cette construction a influencé d’innombrables films consacrés aux célébrités, aux hommes de pouvoir, aux artistes ou aux familles. Raconter une existence à travers plusieurs témoins est devenu un procédé familier. Pourtant, *Citizen Kane* conserve une force particulière parce qu’il ne se contente pas d’utiliser ce dispositif : il en fait le sujet même du film.

Peut-on réellement connaître quelqu’un après sa mort ? Une enquête, des archives et des témoignages permettent-ils de reconstituer une âme ?

La réponse de Welles est aussi simple que vertigineuse : jamais entièrement.

L’ombre de William Randolph Hearst

Charles Foster Kane fut largement inspiré par William Randolph Hearst, puissant magnat de la presse américaine. Comme Kane, Hearst possédait un empire médiatique, exerçait une influence politique considérable et vivait dans une résidence spectaculaire remplie d’œuvres d’art.

Hearst tenta de combattre le film. Ses journaux refusèrent d’en parler ou cherchèrent à le discréditer. Cette opposition participa à la légende de *Citizen Kane*. Le film n’était plus seulement une œuvre de fiction : il apparaissait comme un geste artistique affrontant directement l’un des hommes les plus puissants des États-Unis.

Mais Kane n’est pas une simple copie de Hearst. Welles et Mankiewicz ont créé un personnage composite, nourri par plusieurs figures de milliardaires, d’éditeurs et de personnalités publiques.

Ce qui reste actuel n’est donc pas la ressemblance avec un homme précis, mais la réflexion sur le pouvoir médiatique. Kane ne se contente pas de rapporter les événements : il prétend les fabriquer. Il utilise ses journaux pour construire une réalité favorable à ses ambitions.

À l’époque des chaînes d’information, des réseaux sociaux, des milliardaires propriétaires de médias et des batailles permanentes pour imposer un récit, le personnage de Kane n’a rien perdu de sa pertinence.

Le chef-d’œuvre intimidant

La réputation de *Citizen Kane* lui a parfois rendu un étrange mauvais service.

À force d’être présenté comme « le plus grand film de tous les temps », il est devenu pour certains spectateurs un devoir scolaire. On s’attend à recevoir une révélation immédiate. On cherche à chaque plan la preuve du génie. On oublie alors que le film est aussi drôle, cruel, mélancolique, parfois presque grotesque.

Certains cinéphiles le considèrent toujours comme une œuvre fondatrice et inépuisable. D’autres reconnaissent son importance sans éprouver d’émotion particulière devant lui. Les générations plus jeunes peuvent admirer sa mise en scène tout en lui préférant des films plus proches de leur sensibilité.

Cette distance ne diminue pas son influence. Une œuvre peut cesser d’être unanimement considérée comme la meilleure tout en restant l’une des plus déterminantes.

Les innovations de *Citizen Kane* ont été tellement absorbées par le cinéma contemporain qu’elles peuvent aujourd’hui paraître naturelles. Le spectateur moderne a vu des milliers de récits non chronologiques, de plongées dans la mémoire, de plans en profondeur et de personnages puissants détruits par leur propre ambition. Il ne perçoit pas toujours que *Citizen Kane* a contribué à imposer cette grammaire.

C’est le destin paradoxal des œuvres révolutionnaires : lorsqu’elles gagnent, leurs inventions deviennent invisibles.

Ce qui reste réellement de Citizen Kane

Chez les cinéphiles, il reste l’audace formelle, la photographie de Gregg Toland, les décors vertigineux, le montage, les jeux de lumière, la construction narrative et l’énergie presque insolente du jeune Orson Welles.

Chez les autres, il reste surtout quelques signes : un homme seul dans un palais, une boule à neige, une luge jetée au feu et un dernier mot murmuré.

Mais ces signes contiennent presque tout le film.

Xanadu représente le pouvoir qui finit par enfermer celui qui le possède. Rosebud représente ce qui ne peut pas être racheté. Kane représente l’homme public dont personne ne parvient à atteindre le centre.

La dernière image des biens accumulés dans le palais nous rappelle que les objets racontent une vie sans pouvoir la restituer. Parmi les milliers de possessions de Kane, la plus importante est considérée comme un déchet et brûlée par des employés qui ignorent sa signification.

Le spectateur est le seul à comprendre.

Cette position explique peut-être pourquoi *Citizen Kane* continue de nous hanter. Le film nous donne accès à un secret que ses personnages ne découvriront jamais. Mais même en connaissant ce secret, nous ne possédons pas la vérité complète.

Rosebud éclaire Kane. Il ne le résume pas.

Plus de quatre-vingts ans après sa sortie, *Citizen Kane* reste donc moins une réponse qu’une interrogation. Que reste-t-il d’un homme après sa mort ? Son empire ? Son image publique ? Les blessures qu’il a infligées ? Les souvenirs des autres ? Ou bien un objet insignifiant auquel lui seul attribuait une valeur absolue ?

Xanadu finit dans l’ombre. Les œuvres d’art sont enfermées dans des caisses. Les journaux vieillissent. Le pouvoir disparaît.

Un mot, lui, demeure.

Rosebud.

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