Lorsqu’un évènement survient,
je ne ressens presque rien.
Je lis.
Je regarde les mots avant leurs conséquences.
Une respiration qui se suspend.
Une voix dont le timbre se déplace.
Une main qui renonce à son geste.
Un regard qui s’attarde un peu plus longtemps.
Une phrase qui laisse derrière elle un silence
inhabituel.
Rien de spectaculaire.
Seulement des variations presque invisibles.
Mon regard les suit.
Non pour les expliquer.
Pour découvrir ce qu’elles composent ensemble.
Pendant ce temps,
mon corps demeure silencieux.
On pourrait croire que l’émotion est absente.
Je crois qu’elle est en chemin.
Elle traverse d’abord cette lecture.
Chaque infime variation en modifie la direction.
Puis, sans que je puisse dire à quel instant précis,
tout devient soudain cohérent.
Le dessin habite cet intervalle.
Il ne représente pas ce qui arrive.
Il accompagne ce qui est encore en train de
se former.
Le trait suit ces déplacements presque
imperceptibles sans leur demander d’aller plus
vite.
Il accepte que le sens ne se livre pas
immédiatement.
Lorsque l’émotion arrive enfin,
elle ne découvre rien.
Le dessin est déjà passé par là.
Il a suivi les transformations silencieuses qui
rendaient cette émotion possible.
Je comprends alors que je ne dessine pas après
avoir ressenti.
Je dessine pendant que l’émotion cherche encore
sa forme.
Peut-être est-ce cela, dessiner.
Habiter l’intervalle entre ce que le regard déchiffre
et ce que le coeur finit par reconnaître.
