Nous croyons regarder en reconnaissant
Immédiatement ce qui compte.
Le regard commence autrement.
Il ne sait pas encore.
Il accueille.
Le grincement d’une marche.
Une main qui hésite.
Le déplacement d’un nuage.
Une tasse oubliée.
Le balancement d’une herbe.
Aucune de ces présences ne demande davantage
qu’une autre.
Elles sont simplement là.
Le regard ne distribue pas aussitôt l’importance.
Il diffère cette décision.
Non par indécision.
Par fidélité à ce qui n’a pas encore révélé ce
qu’il porte.
Nous appelons souvent cela une distraction.
J’y vois une autre manière d’être attentif.
Certaines présences disparaissent.
D’autres demeurent.
Non parce qu’elles étaient plus importantes dès
le départ.
Parce qu’elles ont poursuivi silencieusement leur
travail jusqu’à transformer le regard.
L’importance n’attendait pas dans les choses.
Elle s’est révélée parce que le regard ne l’avait pas
décidée d’avance.
Dessiner, c’est peut-être cela.
Accorder aux êtres, aux objets, aux paysages et
aux instants le temps de manifester leur
nécessité.
Ne pas les réduire trop vite à ce que l’on croit
savoir d’eux.
Accepter qu’une présence discrète puisse
déplacer tout l’équilibre d’un regard.
L’attention n’attribue pas une valeur.
Elle laisse une valeur apparaître.
Je ne cherche plus à décider trop vite de ce qui
mérite d’être vu.
J’essaie de laisser chaque présence aller jusqu’au
bout de ce qu’elle a à montrer.
Peut-être que l’éthique du regard commence ici.
Dans cette confiance accordée au réel avant
le jugement.
