Christopher Nolan ne sait pas faire petit. Après avoir transformé la vie de Robert Oppenheimer en succès mondial, le réalisateur s’attaque cette fois à l’un des récits fondateurs de la civilisation occidentale : le retour d’Ulysse vers Ithaque après la guerre de Troie.
Sorti en France le 15 juillet 2026, le film dure 2 h 53 et réunit Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Zendaya, Lupita Nyong’o et Charlize Theron. Il s’agit également du premier long métrage tourné intégralement avec des caméras IMAX argentiques. Nolan n’a donc pas seulement adapté Homère : il a construit une attraction cinématographique destinée à rappeler pourquoi les salles obscures existent encore.
Un spectacle que la télévision ne pourra pas remplacer
Sur ce point, le film tient largement ses promesses. Les paysages maritimes, les ciels menaçants, les batailles et les créatures mythologiques ne semblent pas avoir été conçus pour être regardés distraitement sur un téléphone entre deux notifications.
La photographie de Hoyte van Hoytema donne à l’aventure une matière presque physique. La mer n’est pas un simple décor : elle devient une force hostile. Les bateaux paraissent minuscules, les corps vulnérables et les dieux dangereusement proches. La presse française évoque une esthétique « grandiose » et primitive, faite de mers démontées, de pénombre et de déchaînements sonores.
C’est probablement la meilleure raison d’aller voir L’Odyssée. Même ceux qui resteront à distance de son récit pourront difficilement nier la puissance de certaines images. Nolan continue de défendre une idée presque ancienne du cinéma : une salle pleine, un écran gigantesque et un film suffisamment ambitieux pour faire disparaître momentanément le monde extérieur.
Matt Damon, un Ulysse moins héroïque que traumatisé
Nolan ne présente pas Ulysse comme un héros antique parfaitement maître de son destin. Son personnage est davantage un soldat brisé par la guerre, poursuivi par ses décisions et par les hommes qu’il n’a pas réussi à ramener.
Matt Damon lui apporte une lassitude, une dureté et une culpabilité qui éloignent le film du péplum traditionnel. Ce retour vers Ithaque devient alors moins une conquête qu’une tentative de retrouver une identité après la violence. Plusieurs critiques ont salué cette lecture contemporaine du personnage, transformé en vétéran hanté par les conséquences de la guerre de Troie.
Le choix est intéressant, mais il simplifie aussi Ulysse. Chez Homère, il est rusé, menteur, séducteur, parfois cruel et moralement insaisissable. Nolan semble vouloir le rendre plus immédiatement acceptable, plus humain et presque plus gentil. En gagnant en vulnérabilité, il perd une partie de son inquiétante ambiguïté.
Une adaptation spectaculaire, mais pas toujours fidèle à l’esprit d’Homère
C’est là que le film divise le plus.
Il ne faut surtout pas aller voir L’Odyssée en espérant retrouver pieusement le poème étudié à l’école. Nolan conserve les grandes étapes du voyage, mais il réorganise, modernise et transforme largement le récit. Le résultat ressemble moins à une traduction qu’à une appropriation personnelle.
Emily Wilson, traductrice reconnue de L’Odyssée, a reproché au film son manque de profondeur émotionnelle, psychologique et morale. D’autres spectateurs regrettent l’effacement de la sensualité du texte, la simplification de certains personnages féminins et l’emploi de dialogues ou d’accents jugés trop contemporains.
Ces critiques ne sont pas absurdes. Nolan est fasciné par les mécanismes, les dilemmes et la culpabilité, mais il demeure parfois moins à l’aise avec le désir, la chair et les contradictions intimes. Son Antiquité est sombre, métallique et monumentale. Elle impressionne davantage qu’elle ne séduit.
Trois heures et toujours les mêmes problèmes de son
La durée ne constitue pas nécessairement un défaut. Malgré ses 173 minutes, le film est construit comme une succession d’épreuves et de visions qui entretiennent le mouvement. Mais certains passages paraissent plus démonstratifs qu’émouvants, comme si la grandeur du dispositif devait constamment être rappelée au spectateur.
Le mixage sonore risque également de provoquer les habituels débats liés au cinéma de Nolan. La musique et les effets atteignent parfois une intensité considérable, tandis que certains dialogues deviennent plus difficiles à distinguer. Des spectateurs ont salué l’expérience tout en dénonçant des écarts de volume éprouvants, notamment pendant les séquences les plus violentes.
Il faut donc choisir sa salle avec soin. Une projection IMAX ou Dolby bien réglée donnera au film son ampleur réelle. Une mauvaise salle, trop petite ou dotée d’un son agressif, risque au contraire de transformer l’expérience en épreuve physique.
Le triomphe populaire est-il mérité ?
Le public semble avoir répondu oui. Au début du mois d’août, L’Odyssée affichait en France une moyenne de 4,1 sur 5 pour la presse et de 4,3 pour les spectateurs sur Allociné. Le film approchait parallèlement les 620 millions de dollars de recettes mondiales après seulement deux semaines d’exploitation.
Ces chiffres ne prouvent évidemment pas qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Ils montrent cependant qu’un film de près de trois heures, adapté d’un poème antique et dépourvu de super-héros peut encore devenir un immense événement populaire. Ce n’est pas rien.
Alors, faut-il vraiment aller le voir ?
Oui. Mais pas parce qu’il serait parfait.
Il faut aller voir L’Odyssée parce qu’il s’agit d’un véritable film de cinéma, pensé pour la taille de l’écran, la profondeur de l’image et la puissance collective de la salle. Il faut le voir pour Matt Damon, pour la photographie, pour certaines apparitions mythologiques et pour cette tentative devenue rare de proposer au grand public autre chose qu’un nouvel épisode de franchise.
En revanche, les admirateurs inconditionnels d’Homère risquent de trouver le film trop simplificateur. Les spectateurs peu sensibles au style solennel de Nolan pourront également le juger assourdissant, froid ou inutilement monumental.
Le verdict est donc clair : L’Odyssée mérite le déplacement, surtout sur le plus grand écran possible. Ce n’est peut-être pas le grand film définitif sur Homère. Mais c’est incontestablement l’un des derniers blockbusters actuels qui donne encore le sentiment que le cinéma peut être plus grand que l’écran sur lequel on le regarde.
