Un sentiment d’incompréhension me prend
tout entière.
Il ne fait pas de bruit.
Il ne demande pas la permission.
Il s’installe.
Je me ferme.
Je me liquéfie sur place.
Je me verrouille.
Je voudrais comprendre.
Je reprends les paroles.
Les regards.
Les silences.
Les gestes.
Je cherche l’instant où le sens m’a échappé.
Je recommence.
Encore.
Puis quelque chose bascule.
Je ne regarde plus ce qui s’est passé.
Je me regarde en train de ne pas
avoir compris.
La question change sans que je
m’en aperçoive.
Elle ne cherche plus le monde.
Elle me cherche.
Chaque hésitation devient une preuve.
Chaque maladresse un indice.
Chaque silence une accusation possible.
Le regard cesse peu à peu d’explorer.
Il surveille.
Il ne rencontre plus.
Il contrôle.
Je découvre qu’une attention peut oublier sa
propre vocation.
Elle est née pour aller vers le monde.
Il lui arrive de revenir contre celui qui la porte.
Le dessin refuse ce retour.
Une feuille ne me demande jamais pourquoi je
n’ai pas compris.
Elle ne connaît ni la faute, ni le reproche.
Elle attend seulement que le regard
recommence à avancer.
Une ligne.
Puis une autre.
Le trait ne m’évalue pas.
Il me conduit doucement hors de moi.
Vers une présence.
Vers une forme.
Vers une lumière.
Vers quelque chose qui existe sans avoir
besoin de me juger.
Peut-être est-ce cela que le dessin protège
depuis toujours.
La direction du regard.
Sa fidélité au monde.
Sa capacité à rencontrer avant de
s’interroger.
Dessiner, c’est peut-être offrir à l’attention la
possibilité de sortir d’elle-même.
Et de retrouver, enfin, ce qui était là depuis
le début.
