Ce qui m’échappe ne se prononce
presque jamais.
Les mots, je les entends.
Ce sont les règles qui me manquent.
J’ai souvent eu le sentiment qu’il existait un
mode d’emploi invisible dont tout le monde
disposait déjà.
Je n’ai pas la notice.
Quand faut-il parler ?
Quand faut-il se taire ?
Pourquoi une même phrase rapproche-t-elle
Ici, puis éloigne-t-elle ailleurs ?
Pourquoi un sourire transforme-t-il soudain le
sens d’une conversation ?
Je cherche.
Je compare.
Je vérifie.
Je recommence.
Ce qui va de soi pour les autres demeure,
pour moi, un territoire à explorer.
Alors je regarde.
Longtemps.
Je découvre que les relations humaines
reposent sur une multitude d’accords
silencieux.
Ils ne sont presque jamais formulés.
Ils circulent d’une personne à l’autre.
Ils s’apprennent.
Puis ils disparaissent.
Non parce qu’ils cessent d’exister.
Parce qu’ils deviennent une évidence.
Un lecteur ne voit plus les lettres.
Un musicien n’entend plus chaque note
séparément.
Un marcheur ne pense plus à chacun de
ses pas.
Nous oublions les structures au moment
même où nous les maîtrisons.
Le dessin accomplit le mouvement inverse.
Il ne montre pas seulement une forme.
Il révèle ce qui la soutient.
Une tension.
Un équilibre.
Une direction.
Il ne crée pas une autre réalité.
Il laisse réapparaître celle que l’habitude avait
rendue transparente.
Je comprends alors que je cherche peut-être
la même chose dans les relations humaines.
Non pas les personnes.
Ni leurs paroles.
Mais ce qui permet à une rencontre d’avoir
lieu avant même que les mots soient
prononcés.
Peut-être est-ce cela, dessiner.
Rendre à l’évidence la profondeur qu’elle
avait perdue.
