Quand le rythme change brusquement, c’est
comme si le train quittait les rails pour rouler
en territoire inconnu.
Tout est à nouveau à comprendre.
Les gestes.
Les mots.
Les attentes des autres.
C’est un travail invisible qui me fatigue
profondément.
Je vis dans un monde où les détails parlent
très fort.
Le bruit d’une pièce.
La lumière d’un couloir.
L’odeur d’une rue.
La manière dont les corps se déplacent.
Rien ne m’effleure.
Tout me traverse.
Lorsqu’un lieu devient familier, il finit par
devenir un refuge.
Mon corps s’y accorde.
Mon esprit y trace des chemins invisibles.
Je sais où poser les yeux.
Quand retenir mon souffle.
Où me retirer si le tumulte devient trop fort.
Changer de lieu, c’est perdre cette
cartographie intérieure.
Il faut tout recommencer.
Écrire et dessiner deviennent alors
mon rythme.
Mon plan.
Ma carte.
La géolocalisation de mes sens.
Je crée à partir de cet invisible hurlant.
Je suis une femme animale.
Une sauvageonne qui pense trop.
Qui conceptualise tout.
Parfois, je voudrais me fuir tant l’intensité de
mes propres ressentis me surprend.
Je n’ai pas peur des autres.
Je suis parfois effrayée par ce qui se lève
en moi.
Mes sensations ne murmurent jamais.
Elles envahissent.
Elles débordent.
Elles sont bien trop vastes pour les frontières
de mon corps.
Alors je dessine.
Alors j’écris.
Je ne cherche pas à faire taire cette tempête.
Je ne cherche pas davantage à lui résister.
Le dessin devient une membrane.
Il laisse encore passer le monde.
Mais il lui offre une autre manière d’exister.
Le tumulte devient lignes.
Les couleurs deviennent respiration.
Le vertige devient espace.
Ce qui hurlait ne disparaît pas.
Il change simplement de langue.
Peut-être que dessiner commence là.
À l’endroit précis où l’invisible devient enfin
une forme que le corps peut habiter.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=5VX-oBtRjF0&t=4s
