La beauté qui me touche ne cherche jamais à
être remarquée.
Elle ne fait presque pas de bruit.
Elle revient.
La même vague.
Le même chant d’oiseau.
Une ombre qui traverse lentement un mur.
La lumière qui glisse d’une feuille à l’autre.
Rien ne presse.
Rien ne s’impose.
Le monde poursuit son travail avec une
patience qui échappe à nos habitudes.
J’essaie de regarder à cette vitesse.
De ralentir jusqu’à ne plus imposer mon
rythme à ce qui se tient devant moi.
Au début, je reconnais.
Une pierre.
Une flaque.
Une branche.
Un morceau de mousse.
Les mots arrivent vite.
Ils rangent les choses à leur place.
Puis ils s’éloignent.
Si je reste, quelque chose commence
pourtant à résister.
La pierre n’est plus seulement une pierre.
Elle devient une succession de reliefs, de
fractures, de nuances, de temps déposés les
uns sur les autres.
La flaque ne retient plus seulement l’eau.
Elle accueille le ciel.
Le vent y écrit.
Les nuages y passent.
Le monde s’y renverse.
Je ne découvre rien d’extraordinaire.
Je découvre ce qui était déjà là.
Il fallait seulement lui laisser le temps
d’apparaître.
Je crois que nous regardons souvent pour
reconnaître.
Nous nommons.
Nous concluons.
Le regard repart avant même
d’avoir commencé.
Le dessin demande exactement l’inverse.
Il suspend la conclusion.
Il laisse une chose continuer d’exister avant
de devenir une définition.
Chaque trait retarde le moment où le réel se
referme sous un mot.
Alors les détails cessent d’être secondaires.
Ils deviennent le lieu où tout commence.
Une variation de lumière.
Une fissure.
Le bord d’une feuille.
Le reflet d’une eau immobile.
Rien n’a changé.
Sauf la durée.
Et cette durée transforme tout.
Elle ne rend pas le monde plus beau.
Elle le rend plus vaste.
Peut-être est-ce cela que je poursuis lorsque
je dessine.
Non pas ajouter quelque chose au monde.
Mais demeurer assez longtemps auprès de lui
pour que son nom ne suffise plus.
Ecouter ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=aPvdavfyD0E&t=10s
