On pourrait considérer ces aveux comme un premier geste de vérité. Personnellement, je n’y crois pas.
Je vois surtout un homme qui, constatant que sa stratégie de négation totale ne lui permet plus de reprendre la maîtrise du dossier, change de scénario. Il ne nie plus l’acte, mais tente désormais d’en contrôler l’interprétation.
Il parle de lui, toujours de lui
Dans son récit, Cédric Jubillar explique qu’il dormait mal, qu’il était stressé, que l’ambiance du couple était devenue « toxique », que Delphine l’aurait provoqué et qu’une parole lui aurait fait « péter les plombs ». Il dit l’avoir saisie par le cou pour qu’elle se taise, répétant cette injonction des dizaines de fois, avant de constater qu’elle était inerte.
Tout est construit autour de lui.
Son stress.
Sa colère.
Sa panique.
Sa peur du regard de ses enfants.
Son mensonge dans lequel il se serait ensuite « enferré ».
Même lorsqu’il parle de la femme qu’il reconnaît avoir tuée, il continue de raconter sa propre souffrance et ses propres réactions. Delphine demeure presque absente du récit. Elle n’est plus une personne, une mère, une femme qui souhaitait reprendre sa liberté. Elle devient l’élément déclencheur de sa colère, puis un corps qu’il faudrait cacher.
Cette manière de se placer constamment au centre ne ressemble pas à une prise de conscience complète. Elle ressemble à une tentative de réduction de responsabilité : il aurait été dépassé, il aurait « vrillé », puis il aurait improvisé.
La fable commode du coup de sang
C’est précisément cette histoire du geste imprévu qui me paraît peu crédible.
Selon sa propre version, il ne décrit pas un mouvement unique et instantané. Il raconte avoir attrapé Delphine par le cou, avoir serré et lui avoir demandé de se taire trente, quarante ou cinquante fois. Il explique même avoir regardé ses pieds pour ne pas croiser son regard.
Cela ne ressemble pas à une seconde d’égarement immédiatement interrompue. Cela décrit une action poursuivie jusqu’à ce que Delphine tombe inerte.
Puis tout s’enchaîne avec une efficacité troublante. Il place le corps dans une voiture, vérifie que les enfants dorment, prend une lampe frontale, récupère les clés dans le manteau de Delphine, descend la rue au point mort pour ne pas réveiller les voisins, démarre plus loin, rejoint un terrain situé à une dizaine de kilomètres, creuse, enterre le corps, revient et se débarrasse de plusieurs affaires dans la poubelle d’un voisin.
On nous présente pourtant cette succession d’actions réfléchies comme la conséquence désordonnée d’une panique.
Je n’y vois pas de la panique. J’y vois du contrôle, de la méthode et une préoccupation immédiate : ne pas être découvert.
Un lieu vraiment choisi au hasard ?
Une autre question devient essentielle. Selon des données de géolocalisation rapportées par la presse, son téléphone se serait trouvé, le 5 décembre 2020 — dix jours avant la mort de Delphine — à quelques centaines de mètres de l’endroit où les ossements ont finalement été retrouvés. Cet élément doit encore être replacé précisément dans son contexte et vérifié contradictoirement, mais il fragilise sérieusement le récit d’un terrain retrouvé au hasard dans l’urgence.
Était-ce un déplacement professionnel banal ? Un hasard ? Ou le repérage préalable d’un endroit isolé ?
C’est l’un des points que la nouvelle enquête devra impérativement éclaircir. La préméditation ne peut pas être décrétée dans un article : elle doit être démontrée par la justice. Mais elle ne peut désormais plus être écartée simplement parce que l’auteur du meurtre affirme avoir agi sous le coup de la colère.
Quant à l’hypothèse d’une utilisation de chaux ou d’un autre procédé destiné à accélérer la dégradation du corps, elle ne peut, en l’état des informations publiques, être présentée comme un fait. Seules les analyses scientifiques pourront établir si une substance a été employée. Mais l’état des restes, le choix du terrain et les conditions de dissimulation devront être examinés sans naïveté.
Des aveux soigneusement limités
Ces aveux donnent assez d’informations pour paraître sincères : un geste, une voiture, une route, un terrain, une tombe improvisée.
Mais ils demeurent curieusement incomplets sur les questions les plus dangereuses pour lui :
Pourquoi connaissait-il aussi bien cet emplacement ?
Pourquoi son téléphone aurait-il été localisé dans ce secteur dix jours auparavant ?
Avait-il déjà envisagé la mort de Delphine ?
Avait-il préparé du matériel ?
Pourquoi avoir attendu plus de cinq ans avant de parler ?
Pourquoi maintenant, à l’approche du procès en appel ?
Le lieu indiqué a permis de retrouver des ossements. Cela prouve qu’il connaît la vérité et qu’il en détenait depuis le début une partie essentielle. Cela ne prouve pas qu’il livre aujourd’hui toute la vérité.
Le procès en appel, initialement prévu en septembre 2026, a d’ailleurs été reporté au premier semestre 2027 afin de permettre de nouvelles investigations et de respecter le débat contradictoire.
Il ne renonce pas au contrôle, il change de moyen
Pendant cinq ans, Cédric Jubillar contrôlait le récit par le silence et le mensonge. Aujourd’hui, il tente peut-être de le contrôler par des aveux partiels.
Il ne dit plus : « Je n’ai rien fait. »
Il dit désormais, en substance : « J’ai tué, mais je n’avais rien prévu. J’ai perdu le contrôle. J’ai paniqué. »
Cette nouvelle version pourrait devenir sa dernière ligne de défense : reconnaître l’évidence tout en contestant la préméditation, admettre le meurtre tout en essayant d’en réduire la portée morale et pénale.
Ce n’est pas encore la vérité. C’est une version.
Une version tardive, calculée, centrée presque exclusivement sur lui et construite pour transformer une possible entreprise de suppression méthodique en tragique accident de colère.
À mes yeux, rien ne permet aujourd’hui de prendre ce récit pour argent comptant. Cédric Jubillar a enfin reconnu qu’il avait tué Delphine. Il reste maintenant à déterminer ce qu’il continue de cacher. La vérité est encore loin.
