Il fallait bien que l’histoire se termine.
Après quatorze années passées à la tête de l’équipe de France, Didier Deschamps a dirigé son dernier match face à l’Angleterre, samedi 18 juillet à Miami. On pouvait imaginer une sortie solennelle, une victoire maîtrisée et une médaille de bronze déposée comme un dernier hommage au sélectionneur.
Il n’en fut rien.
La France a quitté l’ère Deschamps dans le chaos : quatre buts encaissés en première période, une remontée presque insensée après la pause, puis une défaite 6-4 qui la condamne à terminer au pied du podium. Jamais une petite finale de Coupe du monde n’avait produit autant de buts.
Une première période totalement indigne
Le plus inquiétant n’est pas d’avoir perdu contre l’Angleterre. Le plus inquiétant est la manière dont les Bleus ont commencé cette rencontre.
Dès la troisième minute, Declan Rice profitait d’une erreur française pour ouvrir le score. Ezri Konsa doublait ensuite la mise sur corner, avant que Bukayo Saka ne frappe deux fois et porte le score à 4-0 juste avant la pause. La défense française, largement remaniée, semblait absente. Les Anglais jouaient vers l’avant et traversaient les lignes tricolores avec une facilité presque gênante.
À ce moment-là, le mot « humiliation » n’était pas excessif.
Les Bleus ne perdaient pas seulement un match secondaire. Ils donnaient l’impression de ne plus avoir envie d’être là. Les corps étaient lourds, les courses tardives et les duels abandonnés. L’équipe qui avait bâti sa réputation sur sa solidité et sa discipline défensive ressemblait soudain à une formation sans structure.
Didier Deschamps n’a d’ailleurs pas cherché d’excuse. Après la rencontre, il a qualifié cette première période d’« inacceptable » et en a personnellement assumé la responsabilité.
Cette honnêteté l’honore. Elle ne change cependant rien au constat : pour son dernier match, le sélectionneur n’avait pas réussi à préparer mentalement son équipe.
Le réveil des « machines mentales »
À la pause, Deschamps procédait à quatre changements. La France revenait sur le terrain avec une autre défense, mais surtout avec une autre attitude.
Trois minutes après la reprise, Kylian Mbappé réduisait l’écart. Bradley Barcola inscrivait ensuite le deuxième but français, avant que Mbappé ne frappe de nouveau à la 66e minute. En moins de vingt minutes, le score était passé de 4-0 à 4-3.
Les Anglais, qui pensaient probablement avoir déjà remporté leur médaille de bronze, ne savaient plus comment arrêter les Bleus. La France retrouvait soudain la vitesse, l’intensité et l’agressivité qui lui avaient totalement manqué en première période.
Après la rencontre, Mbappé a expliqué que les Français avaient été « complètement assommés » avant de redevenir, après la pause, des joueurs de très haut niveau et des « machines mentales ».
Cette expression résume parfaitement la force de cette équipe pendant toutes les années Deschamps. Même lorsqu’elle semblait battue, elle refusait de mourir. Elle pouvait disparaître pendant une heure et revenir dans un match par un mélange de talent individuel, de puissance mentale et de détermination.
La finale de 2022 contre l’Argentine avait déjà offert ce scénario. Cette petite finale en a proposé une version moins glorieuse : une équipe française d’abord inexistante, puis presque irrésistible dès qu’elle s’est retrouvée au bord du gouffre.
Une remontada qui ne doit pas tout excuser
Il serait tentant de ne retenir que cette réaction spectaculaire.
Ce serait une erreur.
Une remontée héroïque ne doit pas faire oublier les fautes qui l’ont rendue nécessaire. Les Bleus ont eu des occasions de revenir à 4-4, comme l’a reconnu Deschamps, mais ils avaient déjà dépensé une énergie immense pour réparer leur naufrage initial. En se découvrant pour égaliser, ils ont fini par s’exposer de nouveau.
Bukayo Saka a inscrit sur penalty son troisième but de la soirée à quelques minutes de la fin. Ousmane Dembélé a encore redonné un peu d’espoir à la France, avant que Jude Bellingham ne ferme définitivement le match dans le temps additionnel.
La remontada est donc restée inachevée.
Elle a sauvé l’honneur, pas le résultat.
Mbappé, déjà tourné vers l’après-Deschamps
Kylian Mbappé a été l’homme de la révolte française. Avec ses deux buts, le capitaine a porté son total à dix réalisations dans cette Coupe du monde. Il a surtout atteint 22 buts inscrits en phase finale d’un Mondial, devenant provisoirement le meilleur buteur de l’histoire de la compétition avant la finale entre l’Argentine et l’Espagne.
Au-delà des statistiques, son comportement a confirmé qu’il était désormais le véritable centre de gravité de l’équipe de France.
Deschamps s’en va. Mbappé reste.
Le prochain sélectionneur héritera d’un capitaine capable de réveiller une équipe presque seul, mais aussi d’un collectif encore trop dépendant de ses accélérations et de son efficacité. La France possède énormément de talents. Elle doit maintenant apprendre à jouer avant d’être menée, et non uniquement lorsqu’elle n’a plus rien à perdre.
Une fin ratée qui n’efface pas l’œuvre
Didier Deschamps quitte donc l’équipe de France sur deux défaites : 2-0 contre l’Espagne en demi-finale, puis 6-4 contre l’Angleterre dans le match pour la troisième place.
La conclusion est amère. Elle ne doit pourtant pas servir à réécrire toute son histoire.
En 185 rencontres à la tête des Bleus, Deschamps a remporté 120 victoires. Il a gagné la Coupe du monde 2018 et la Ligue des nations 2021, tout en conduisant la France en finale de l’Euro 2016 et du Mondial 2022. Il détient également le record de vingt victoires en Coupe du monde pour un sélectionneur.
Aucun sélectionneur français n’a maintenu aussi longtemps son équipe parmi les meilleures nations du monde.
Mais cette longévité exceptionnelle avait fini par produire une forme d’usure. Le discours semblait moins audible, les choix moins incontestables et le football proposé de plus en plus dépendant des exploits individuels. La demi-finale perdue face à l’Espagne avait déjà montré les limites du système. La première période contre l’Angleterre a donné l’image d’une équipe arrivée au bout de son histoire avec son entraîneur.
Le football de Deschamps reposait sur le contrôle, la rigueur et la capacité à gagner sans nécessairement dominer. Son dernier match a été exactement l’inverse : dix buts, des défenses ouvertes, une équipe française incontrôlable et un résultat décidé dans une forme de folie générale.
Il y a presque quelque chose d’ironique dans cette sortie.
Une défaite comme passage de témoin
Que retenir, finalement, de cette rencontre ?
D’abord que les Bleus ont frôlé l’humiliation avant de retrouver leur fierté. Ensuite que cette équipe possède toujours une force offensive et mentale considérable. Enfin qu’elle ne peut plus se contenter d’attendre la catastrophe pour commencer à jouer.
La France termine quatrième du monde. Ce n’est pas un désastre sportif. Beaucoup de nations rêveraient d’un tel résultat. Mais pour une équipe venue chercher le titre, perdre ses deux derniers matchs et encaisser six buts lors de la dernière soirée reste un échec.
Didier Deschamps ne méritait probablement pas de partir sur une telle première période. Mais il méritait que son équipe refuse de s’effondrer entièrement.
C’est peut-être cela, son dernier héritage.
Même humiliés, même menés de quatre buts, même épuisés, les Bleus ont continué à se battre. Ils ne sont pas revenus complètement. Ils n’ont pas offert une dernière victoire à leur sélectionneur. Mais ils ont rappelé, pendant une demi-heure, pourquoi l’équipe de France de Deschamps a si souvent semblé impossible à enterrer.
Cette fois, pourtant, elle n’a pas ressuscité.
Et l’ère Deschamps s’est achevée comme elle ne l’avait jamais vraiment vécu : dans la défaite, le désordre et les buts.
À son successeur de reconstruire désormais une équipe qui n’attendra plus d’être au bord du précipice pour regarder devant elle.
