La Jordanie n’est plus simplement un pays situé à proximité de la guerre entre les États-Unis et l’Iran.
Elle est désormais l’un de ses champs de bataille.
Le 18 juillet, les forces armées jordaniennes ont annoncé avoir intercepté dix missiles iraniens entrés dans l’espace aérien du royaume. La veille, deux militaires américains ont été tués et un autre porté disparu après une attaque iranienne contre une installation militaire située en Jordanie. Il s’agit d’une escalade majeure : des soldats américains ont été tués sur le sol jordanien par des tirs directement attribués à l’Iran.
Cette attaque change la nature de la menace.
Jusqu’ici, Amman pouvait encore présenter la Jordanie comme un territoire défendant son ciel contre des missiles et des drones étrangers. Désormais, le royaume apparaît également comme une cible choisie, parce qu’il accueille des forces américaines et participe à l’architecture militaire occidentale dans la région.
La Jordanie hébergerait près de 4 000 militaires américains. Elle est liée à Washington par plusieurs accords de défense et reçoit, dans le cadre du partenariat conclu pour la période 2023-2029, environ 1,45 milliard de dollars d’aide américaine par an.
Il serait donc faux de la décrire comme totalement neutre.
Mais il serait tout aussi faux de la traiter comme une puissance engagée volontairement dans une guerre contre l’Iran. La Jordanie est avant tout un petit État qui cherche depuis des décennies à survivre au milieu de voisins plus puissants, de guerres successives et de déplacements massifs de populations.
Une position géographique impossible
La Jordanie se trouve au croisement de presque toutes les fractures du Proche-Orient.
À l’ouest, Israël et les territoires palestiniens. Au nord, une Syrie longtemps dévastée par la guerre. À l’est, l’Irak. Plus loin, l’Iran et les groupes armés qui lui sont liés. Au sud, l’Arabie saoudite et la mer Rouge.
Cette géographie a transformé le royaume en zone tampon, en partenaire militaire, en territoire de transit et en refuge. Elle en fait aujourd’hui une cible idéale pour ceux qui souhaitent atteindre les intérêts américains sans frapper directement le territoire des États-Unis.
Téhéran considère que les pays abritant des troupes ou des équipements américains peuvent devenir des objectifs militaires. Mais cette logique est extrêmement dangereuse. Elle transforme les populations civiles des États partenaires de Washington en otages des décisions prises à Washington, Téhéran ou Jérusalem.
La souveraineté jordanienne ne peut pas être considérée comme une simple variable stratégique.
Un pays solide politiquement, mais fragile matériellement
La Jordanie donne souvent l’image d’un pays stable. Cette stabilité est réelle, mais elle ne doit pas masquer sa fragilité.
Le royaume figure parmi les pays les plus pauvres en eau de la planète. Son taux de chômage atteignait encore 21,4 % au troisième trimestre 2025, avec un chômage féminin supérieur à 33 %. Sa croissance économique, estimée à 2,8 % en 2025, reste trop faible pour absorber durablement les tensions sociales et démographiques.
À cela s’ajoute l’accueil de centaines de milliers de réfugiés. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés comptait environ 427 000 réfugiés et demandeurs d’asile enregistrés dans le pays au début de l’année 2026. Beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté et dépendent d’aides internationales aujourd’hui fragilisées.
Une guerre prolongée signifierait une chute du tourisme, une hausse des prix de l’énergie, des perturbations commerciales, de nouvelles dépenses militaires et peut-être de nouveaux mouvements de population.
La Jordanie peut intercepter des missiles. Elle ne peut pas indéfiniment intercepter les conséquences économiques et sociales d’une guerre régionale.
Une opinion publique qui refuse le choix entre Washington et Téhéran
La position du pouvoir jordanien est d’autant plus délicate que la population ne souhaite pas nécessairement choisir un camp.
Une étude publiée en avril 2026 par le Politics and Society Institute indiquait qu’une majorité de Jordaniens rejetait la guerre menée contre l’Iran sans pour autant soutenir le régime iranien. L’opinion publique considérait surtout le conflit à travers ses conséquences économiques, humaines et sécuritaires.
Cette nuance est essentielle.
Les Jordaniens peuvent condamner la politique iranienne tout en refusant que leur pays devienne une base arrière de la guerre américaine. Ils peuvent souhaiter la protection de leur territoire sans approuver toutes les décisions de Washington. Ils peuvent également défendre la cause palestinienne sans accepter que l’Iran transforme leur espace aérien en couloir militaire.
Le gouvernement jordanien doit donc avancer sur une ligne extrêmement étroite : préserver son alliance avec les États-Unis, protéger son territoire, éviter une confrontation ouverte avec l’Iran et ne pas rompre avec sa propre population.
Protéger la Jordanie, mais comment ?
Protéger la Jordanie ne doit pas signifier l’intégrer encore davantage dans la guerre.
La première urgence consiste naturellement à renforcer ses capacités de défense aérienne et antimissile. Les responsables américains et jordaniens discutaient justement, quelques jours avant les dernières attaques, d’une meilleure défense aérienne intégrée et d’une coopération accrue contre les missiles et les drones.
Mais les armes ne suffiront pas.
Les États-Unis doivent également assumer la responsabilité créée par la présence de leurs forces. Il serait moralement indéfendable d’utiliser la Jordanie comme plateforme stratégique tout en laissant le royaume supporter seul les représailles, les destructions et les conséquences économiques.
Washington doit garantir que les installations américaines situées en Jordanie disposent de protections suffisantes et que leur utilisation ne transforme pas systématiquement le pays en cible. Toute opération offensive menée depuis le territoire jordanien devrait être examinée à l’aune du risque qu’elle fait courir à la population.
L’Europe et les pays du Golfe doivent, eux aussi, participer à un fonds d’urgence destiné à protéger l’approvisionnement en énergie, l’eau, les infrastructures civiles, les services publics et l’accueil des réfugiés.
Enfin, une pression diplomatique claire doit être exercée sur l’Iran. Les installations militaires peuvent être considérées comme des cibles par les belligérants, mais l’usage de missiles balistiques et de drones à proximité de villes, de routes, d’aéroports et de populations civiles fait courir un risque disproportionné à un pays qui n’est pas à l’origine de cette guerre.
Empêcher la chute d’un dernier pilier
La Jordanie n’est pas une démocratie parfaite. Son alliance avec les États-Unis peut être discutée. Ses choix militaires et diplomatiques doivent pouvoir être critiqués.
Mais sa déstabilisation ne profiterait ni aux Jordaniens, ni aux Palestiniens, ni aux Israéliens, ni aux Syriens, ni aux Irakiens.
Elle ouvrirait un nouvel espace aux groupes armés, provoquerait probablement de nouveaux déplacements de population et supprimerait l’un des rares interlocuteurs encore capables de parler simultanément aux Occidentaux, aux monarchies arabes, aux Palestiniens et aux Israéliens.
Protéger la Jordanie ne signifie donc pas protéger uniquement une monarchie ou un allié américain.
Cela signifie protéger une population qui n’a pas choisi cette guerre. Cela signifie empêcher qu’un pays déjà épuisé par les crises de ses voisins soit sacrifié sur l’autel d’un affrontement entre puissances.
La Jordanie a longtemps servi d’amortisseur aux catastrophes du Proche-Orient.
Mais aucun amortisseur ne résiste éternellement si le monde entier continue de lui envoyer ses chocs.
