Cinéma

"Vera Drake" de Mike Leigh : la bonté face à la violence du monde

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"Vera Drake" de Mike Leigh : la bonté face à la violence du monde

Mike Leigh est sans doute l’un des cinéastes qui parlent le mieux du peuple anglais. Il ne le regarde jamais de haut, ne le transforme ni en symbole ni en décor. Il entre dans les appartements trop étroits, s’assoit autour des tables modestes, observe les gestes ordinaires, les humiliations silencieuses, les éclats de rire et les blessures que l’on cache pour continuer à vivre. *Vera Drake* appartient à ce que son cinéma a produit de plus juste et de plus bouleversant.

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Dans le Londres populaire des années 1950, Vera est femme de ménage. Elle entretient les maisons des autres, s’occupe de sa mère, veille sur son mari, ses enfants, ses voisins et tous ceux qui semblent avoir besoin d’un peu de chaleur. Elle est toujours en mouvement, toujours prête à préparer une tasse de thé, à offrir un sourire ou à rendre service. Mais Vera possède également une activité secrète : elle aide des femmes à interrompre une grossesse, à une époque où l’avortement est interdit par la loi.

Vera ne se considère ni comme une militante ni comme une criminelle. Elle ne demande pas d’argent. Elle agit parce que ces femmes sont seules, désemparées et souvent abandonnées par les hommes qui les ont mises enceintes. Elle les aide avec la même simplicité qu’elle aide tout le monde. Pour elle, il ne s’agit pas d’une théorie politique ou morale, mais d’un geste de solidarité élémentaire.

C’est là que le film devient immense. Mike Leigh ne transforme jamais Vera en héroïne spectaculaire. Il en fait une femme ordinaire dont la bonté paraît presque instinctive. Vera est une véritable créature sociale : elle ne peut pas entrer dans une pièce sans chercher immédiatement ce qu’elle pourrait faire pour améliorer la vie des autres. Sa générosité, son optimisme et son énergie contrastent avec la misère affective qui traverse toutes les classes sociales.

Car chez Mike Leigh, les pauvres ne possèdent pas le monopole du malheur. Dans les familles modestes, on étouffe sous le manque d’argent, la honte, les logements exigus et les vies sans horizon. Chez les plus riches, le confort matériel ne protège ni de la solitude, ni des violences sexuelles, ni du silence. Une jeune femme de bonne famille peut obtenir un avortement médicalisé et relativement sûr, à condition de disposer des relations et de l’argent nécessaires. Une femme pauvre, elle, doit se cacher, mentir et mettre sa vie en danger.

Cette différence de traitement constitue le cœur politique du film. La loi prétend être la même pour tous, mais ses conséquences ne le sont jamais. Les femmes riches peuvent contourner l’interdit. Les autres doivent se débrouiller dans la clandestinité. Et lorsqu’un drame survient, ce ne sont ni les hommes responsables des grossesses ni la société qui abandonne ces femmes qui comparaissent devant la justice. C’est Vera.

Les femmes paient ici un lourd tribut au simple fait d’être des femmes. Elles sont abusées, malmenées, abandonnées, contraintes de subir une grossesse ou de risquer leur santé pour y mettre fin. Le film ne prononce pas de grands discours. Il lui suffit de montrer des visages, des silences, des portes qui se ferment et des corps dont les hommes et les institutions semblent vouloir décider à leur place.

Imelda Staunton est exceptionnelle dans le rôle de Vera. Son interprétation repose autant sur son visage que sur ses paroles. Au début du film, son sourire semble pouvoir réparer toutes les détresses. Puis, lorsque la police entre dans sa maison, quelque chose se brise. Son corps se referme, sa voix se réduit, son regard se perd. Le personnage lumineux, bavard et toujours actif devient presque incapable de parler. Cette métamorphose est bouleversante parce qu’elle ne relève jamais de la démonstration.

Autour d’elle, tous les acteurs sont remarquables. Mike Leigh sait construire des personnages immédiatement crédibles, parfois drôles, parfois cruels, toujours profondément humains. Aucun rôle ne semble secondaire. Chacun possède sa manière de parler, ses frustrations, ses rêves minuscules et ses contradictions. Même les scènes les plus tragiques conservent cette tonalité tragi-comique que le réalisateur maîtrise si bien : la vie continue à produire du ridicule, de la gêne et de la tendresse jusque dans les moments les plus douloureux.

La reconstitution historique est également superbe. Les costumes, les intérieurs, les rues et les objets ne servent pas à fabriquer une élégante carte postale des années 1950. Ils rendent sensible une société corsetée, encore marquée par la guerre, dans laquelle chacun connaît sa place et doit éviter d’en sortir. Le décor raconte déjà l’enfermement social.

"Vera Drake" est un très grand film parce qu’il ne sépare jamais l’intime du politique. Il raconte une femme généreuse, mais aussi un système qui criminalise la solidarité tout en protégeant les hypocrisies sociales. Vera voulait seulement soulager des femmes que personne d’autre ne voulait entendre. La justice, elle, ne voit plus qu’un acte interdit.

Mike Leigh filme alors l’écrasement d’une femme dont le seul véritable tort fut peut-être d’avoir voulu faire du bien dans un monde qui avait décidé que certaines détresses devaient rester cachées.

Un film social superbe, profondément humain, porté par des acteurs formidables et par un personnage que l’on n’oublie pas. Du Mike Leigh dans ce qu’il sait faire de mieux c’est à dire regarder les petites gens avec une attention immense et révéler, derrière leurs existences ordinaires, toute la violence d’une société.

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