Après avoir ravagé une forêt pendant l’été, certains incendies disparaissent de la surface lorsque arrivent la pluie, le froid et la neige. Les flammes s’éteignent, la fumée se dissipe et le paysage paraît enfin apaisé. Mais sous la terre, le feu peut continuer à couver pendant des semaines, parfois pendant tout l’hiver.
Au printemps suivant, lorsque la neige fond et que le sol se dessèche, il retrouve de l’oxygène, gagne à nouveau la surface et rallume la végétation. C’est ce phénomène que les scientifiques appellent un "feu hivernant", ou « overwintering fire ». Le public lui a trouvé un nom beaucoup plus spectaculaire : le feu zombie.
Un incendie sans flammes
Un feu zombie ne ressemble pas forcément à l’image classique d’un incendie de forêt. Il peut brûler sans grandes flammes, presque silencieusement, sous forme de combustion lente.
Après l’incendie initial, la chaleur pénètre dans les couches organiques du sol : tourbe, humus, mousse, racines et bois enterré. Ces matières contiennent suffisamment de carbone pour servir de combustible. Tant qu’un peu d’oxygène continue de circuler dans le sol, elles peuvent se consumer très lentement.
C’est en quelque sorte le mode économie d’énergie du feu.
La combustion est moins spectaculaire qu’un front de flammes, mais elle reste suffisamment chaude pour se maintenir. Des travaux scientifiques ont observé que les feux de tourbe pouvaient continuer à couver sous terre alors que la température de l’air descendait sous les –35 °C.
Le feu progresse alors horizontalement ou verticalement dans le sol, parfois à travers les racines. À la surface, il peut ne laisser apparaître qu’un peu de fumée, de vapeur ou quelques zones anormalement chaudes. Dans des territoires immenses et peu accessibles, il peut donc passer totalement inaperçu.
La neige ne l’éteint pas toujours
On pourrait penser qu’un épais manteau neigeux étouffe nécessairement l’incendie. Il peut effectivement limiter son alimentation en oxygène, mais la neige possède aussi un pouvoir isolant.
Elle protège le sol des températures les plus extrêmes et empêche une partie de la chaleur accumulée de s’échapper. Sous cette couverture, la tourbe et les débris végétaux continuent de se consumer lentement.
Le feu ne dispose pas d’assez d’énergie pour produire de grandes flammes, mais il en conserve suffisamment pour survivre.
Au retour du printemps, la disparition de la neige lui apporte davantage d’air. Le vent, la chaleur et la sécheresse font le reste. Le feu souterrain peut alors atteindre des herbes sèches, des aiguilles ou des branches, puis redevenir un véritable incendie de surface.
Il ne s’agit donc pas d’un nouveau départ de feu provoqué par un éclair ou une imprudence humaine. C’est la continuation discrète de l’incendie de l’année précédente.
Où trouve-t-on ces feux ?
Les feux zombies sont particulièrement étudiés dans les grandes forêts boréales d’Alaska, du Canada et de Sibérie. Ces régions possèdent d’importantes couches de matières organiques capables de brûler profondément.
On les associe surtout aux tourbières, car la tourbe sèche constitue un combustible redoutable. Elle s’est formée par l’accumulation de végétaux partiellement décomposés pendant des centaines ou des milliers d’années. Lorsqu’elle brûle, ce n’est donc pas seulement la végétation récente qui disparaît, mais une réserve ancienne de carbone.
Une étude de terrain publiée en 2025 a néanmoins montré que ces incendies ne se limitent pas aux tourbières. Ils peuvent également survivre dans des forêts situées sur des sols plus secs, grâce à la combustion lente du bois, des racines et d’autres matières organiques enterrées.
Sont-ils fréquents ?
À l’échelle de toutes les surfaces brûlées, les feux zombies restent minoritaires. Une étude menée en Alaska et dans les Territoires du Nord-Ouest canadien estime qu’ils représentaient environ 0,8 % de la surface totale incendiée entre 2002 et 2018.
Mais cette moyenne peut être trompeuse.
Après un été exceptionnellement chaud et une saison d’incendies très intense, leur importance peut soudainement exploser. En Alaska, en 2008, les feux hivernants ont été responsables de 38 % de la surface brûlée étudiée. Ils ont également tendance à réapparaître près du périmètre de l’ancien incendie et plus tôt dans l’année que les feux généralement provoqués par la foudre.
Les chercheurs ne disent pas que tous les incendies deviendront des feux zombies. Ils observent cependant que les conditions qui les favorisent — étés chauds, sécheresses, grands incendies et combustion profonde des sols — deviennent plus fréquentes dans les régions boréales.
Le rôle du réchauffement climatique
Le changement climatique n’invente pas le phénomène. Des incendies ont probablement hiverné sous terre bien avant que l’expression « feu zombie » existe.
Mais le réchauffement augmente leur probabilité.
Un été plus chaud et plus sec permet aux flammes de pénétrer davantage dans le sol. Une tourbière humide brûle difficilement ; une tourbière asséchée peut au contraire se transformer en combustible. Plus le feu s’enfonce profondément, plus il a de chances d’échapper aux pluies, au gel et aux opérations classiques d’extinction.
Les recherches ont établi une association entre les feux hivernants, les étés chauds, les grandes saisons d’incendies et la combustion profonde des sols organiques. Il faut néanmoins rester précis : les observations satellitaires disponibles couvrent encore une période trop courte pour mesurer parfaitement l’évolution du phénomène sur plusieurs décennies.
Un cercle vicieux climatique
Le danger ne vient pas seulement du risque de voir un incendie renaître près d’une ville ou d’un village.
Les tourbières constituent d’immenses réservoirs naturels de carbone. Lorsqu’elles brûlent, elles libèrent du dioxyde de carbone, mais aussi des fumées et de fines particules. La combustion lente produit une pollution persistante qui peut affecter la qualité de l’air et la santé des populations.
Le mécanisme devient alors circulaire : le réchauffement assèche les sols et favorise les incendies ; les incendies libèrent le carbone enfermé dans ces sols ; ce carbone contribue à son tour au réchauffement.
Un feu de surface détruit surtout des arbres et des plantes qui pourront, au moins partiellement, repousser. Un feu qui consume profondément la tourbe attaque une matière qui a parfois mis des millénaires à se constituer.
Pourquoi sont-ils si difficiles à combattre ?
On peut voir les flammes d’un incendie classique. Un feu souterrain, lui, se cache.
Il peut rester invisible aux équipes au sol, se déplacer dans les couches organiques et ressortir plusieurs mètres plus loin. Les feux de tourbe et d’humus sont donc particulièrement longs et difficiles à éteindre.
Les services spécialisés surveillent les anciens périmètres d’incendie, les conditions d’humidité du sol et les points chauds détectés grâce aux satellites ou aux systèmes thermiques. Les recherches ont montré que la proximité avec un incendie de l’année précédente et une réapparition particulièrement précoce constituent deux indices importants.
La priorité consiste à les repérer avant qu’ils n’atteignent une nouvelle zone de végétation sèche. Une fois revenus en surface et poussés par le vent, ils cessent d’être une curiosité souterraine pour redevenir des incendies de forêt parfaitement ordinaires, et potentiellement incontrôlables.
Le feu qui traverse les saisons
Le terme « zombie » peut faire sourire. Il décrit pourtant une transformation inquiétante de notre rapport au feu.
Nous pensions qu’un incendie appartenait à une saison : il commençait pendant l’été, puis mourait avec l’hiver. Le feu zombie efface cette frontière. Il transforme l’incendie en événement souterrain, invisible et parfois pluriannuel.
Sous la neige, tandis que la forêt paraît immobile, quelque chose continue à brûler.
Et lorsque le printemps arrive, le premier incendie de l’année peut être celui que l’on croyait avoir éteint l’année précédente.
