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La France qui gagne, la France qui perd. Après l’Espagne, les visages défaits d’un pays qui ne s’imaginait pas perdre

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La France qui gagne, la France qui perd. Après l'Espagne, les visages défaits d'un pays qui ne s'imaginait pas perdre

Il fallait regarder les visages.

À Paris, à l’hippodrome de Longchamp, dans les bars, sur les terrasses et devant les écrans installés un peu partout en France, les sourires se sont progressivement effacés. À la fin de la demi-finale de la Coupe du monde, perdue 2-0 face à l’Espagne, les supporters des Bleus ont quitté les lieux en silence, partagés entre déception, frustration et incrédulité. Certains reconnaissaient pourtant simplement la supériorité espagnole.

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Quelques heures auparavant, beaucoup ne se demandaient pas si la France allait gagner.

Ils se demandaient déjà contre qui elle jouerait la finale.

Tout était prêt : les drapeaux, les chants, les fumigènes, les klaxons et les vidéos de célébration destinées aux réseaux sociaux. Il ne manquait plus qu’un détail : remporter le match.

Mais ce détail, la France avait fini par le considérer comme une formalité.

L’Espagne, elle, n’était pas venue participer à la fête française. Elle est venue jouer au football. Elle a confisqué le ballon, étouffé le milieu de terrain français et imposé son rythme pendant que les Bleus cherchaient désespérément une ouverture. Didier Deschamps lui-même a reconnu que son équipe avait été inférieure, trop imprécise techniquement et incapable de perturber le jeu espagnol.

Il n’y avait pas de scandale.

Pas de complot international.

Pas de malédiction.

L’Espagne était simplement meilleure ce soir-là.

C’est précisément ce que nous avons parfois tant de mal à accepter.

Une victoire considérée comme normale

Quand la France gagne, elle trouve cela logique.

Quand elle perd, elle cherche immédiatement une anomalie.

L’arbitre, la tactique, la fatigue, la météo, les blessures, le manque d’envie, l’entraîneur, les remplacements ou le mauvais alignement des planètes : tout devient recevable, sauf l’explication la plus élémentaire.

L’adversaire a mieux joué.

Cette difficulté ne concerne évidemment pas tous les supporters. Beaucoup ont salué le parcours des Bleus et reconnu loyalement la supériorité espagnole. Mais une partie du public français avait tellement intégré l’idée d’une qualification qu’elle n’avait même plus envisagé la défaite. À Paris, un supporter résumait d’ailleurs parfaitement cette certitude : personne n’avait imaginé un scénario dans lequel la France perdrait.

Voilà peut-être le véritable problème.

Nous ne regardons plus toujours un match comme une compétition dont l’issue demeure incertaine. Nous le regardons comme la confirmation attendue de notre propre grandeur.

La France possède de grands joueurs. Elle dispose d’une génération exceptionnelle et d’une profondeur d’effectif enviée dans le monde entier. Elle avait inscrit seize buts avant cette demi-finale. Mais avoir de grands joueurs ne donne aucun droit automatique sur la victoire. Face à une Espagne mieux organisée, plus collective et plus précise, les stars françaises sont restées sans réponse.

Le talent permet d’espérer.

Il ne permet pas d’exiger.

Champions du monde de nous-mêmes

Cette conviction de devoir être les meilleurs ne se limite pas au football.

En France, nous aimons nous présenter comme le pays de la meilleure cuisine, des plus beaux paysages, de la plus grande culture, du meilleur système de santé, de la langue la plus élégante et, naturellement, des meilleurs footballeurs.

Nous nous proclamons parfois champions du monde avant même d’avoir disputé la finale.

Cette assurance peut être une force. Elle devient ridicule lorsqu’elle nous empêche de regarder la réalité. Aimer son pays ne signifie pas le croire supérieur en permanence. Soutenir une équipe ne signifie pas considérer sa victoire comme un dû.

La vraie fierté ne consiste pas à répéter que nous sommes les meilleurs.

Elle consiste à savoir rester dignes lorsque nous ne le sommes pas.

Car jouer, c’est accepter de perdre.

Sans cette possibilité, il n’existe plus de sport. Seulement une cérémonie organisée pour confirmer le résultat que nous avions décidé à l’avance.

La beauté cruelle du sport

Les supporters espagnols ont célébré.

Les Français sont rentrés chez eux.

C’est brutal, mais c’est la règle.

Hier encore, les Bleus faisaient rêver tout un pays. En quelques minutes, le rêve s’est refermé. Les chants ont cessé, les drapeaux ont été repliés et les terrasses se sont vidées. La France qui gagne s’affiche bruyamment. La France qui perd baisse les yeux et disparaît dans le métro.

Pourtant, une demi-finale de Coupe du monde reste un immense parcours.

On peut être déçu sans être humilié.

On peut perdre sans avoir été trahi.

On peut reconnaître la valeur de l’adversaire sans aimer moins son équipe.

Les Espagnols n’ont rien volé. Ils ont dominé la rencontre, marqué deux fois et neutralisé l’attaque française. La presse internationale a largement salué leur maîtrise collective, tandis que les Bleus ont été sévèrement jugés pour leur impuissance.

Il reste désormais un match pour la troisième place.

Il reste surtout une petite leçon, plus importante qu’une médaille de consolation : la grandeur d’un pays ne se mesure pas uniquement à la manière dont il célèbre ses victoires.

Elle se révèle aussi dans sa façon d’accepter ses défaites.

La France aime gagner.

Il serait peut-être temps qu’elle apprenne aussi à perdre.

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