Je voudrais parfois pouvoir fuir de moi-même.
Non parce que je me refuse.
Parce qu’il est impossible de quitter ce qui voit.
Le monde ne m’apparaît jamais à moitié.
Il arrive entier.
La lumière ne vient jamais seule.
Elle entraîne les couleurs.
Les couleurs réveillent des rythmes.
Les rythmes déplacent l’espace.
Tout appelle tout.
Rien ne s’arrête où il commence.
Vivre ainsi demande une discipline que l’on confond souvent avec le contrôle.
Je n’ai jamais cherché à maîtriser le monde.
J’ai seulement cherché une forme qui ne me laisse pas disparaître en lui.
On croit que la précision enferme.
Je crois qu’elle délivre.
Elle délivre le réel de l’à-peu-près.
Elle délivre le regard de l’habitude.
Elle délivre le geste de la facilité.
La précision n’est pas une qualité.
Elle est une responsabilité.
Une ligne approximative ne dérange pas seulement l’oeil.
Elle rompt une vérité.
Un mot inutile ne rallonge pas seulement une phrase.
Il éloigne une pensée d’elle-même.
Une couleur fausse ne modifie pas seulement une image.
Elle change le monde auquel cette image appartient.
On appelle souvent cela du perfectionnisme.
Je n’ai jamais aimé ce mot.
Le perfectionnisme rêve d’une oeuvre parfaite.
La justesse accepte une oeuvre vivante.
L’un corrige pour supprimer les défauts.
L’autre poursuit inlassablement ce moment presque invisible où plus rien n’a besoin d’être ajouté, ni retiré.
Je peux reprendre un dessin pendant des heures.
Non pour le rendre plus beau.
Pour entendre enfin ce qu’il essayait de dire depuis le premier trait.
Alors seulement, je m’arrête.
Non parce que le dessin est terminé.
Parce qu’il tient debout.
Je crois que toute création véritable obéit à cette loi silencieuse.
Elle ne cherche pas l’exploit.
Elle ne cherche pas l’effet.
Elle ne cherche même pas la beauté.
Elle cherche un accord si profond avec le réel que celui-ci cesse d’être représenté.
Il devient présent.
La précision, c’est la vérité.
Non la vérité des idées.
La vérité d’une présence.
Dessiner n’est peut-être rien d’autre que cela.
Retirer, déplacer, recommencer, jusqu’à ce que le monde puisse enfin habiter la forme sans y perdre son souffle.
Ecoutez ce texte lu par son auteure sur la chaîne Youtube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/025TUa6DL8k
