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Shaka Ponk et Bertrand Cantat : des excuses quinze ans trop tard ?

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Shaka Ponk et Bertrand Cantat : des excuses quinze ans trop tard ?

Il aura fallu quinze ans à Shaka Ponk pour comprendre que faire revenir Bertrand Cantat sous les projecteurs n’était peut-être pas une excellente idée.

Dans une longue vidéo publiée sur les réseaux sociaux, Frah, le chanteur du groupe, revient sur "Palabra Mi Amor", le duo enregistré en 2011 avec l’ancien leader de Noir Désir. Il reconnaît aujourd’hui une collaboration « complètement déplacée et grave », affirme que le groupe s’est « trompé de combat » et va jusqu’à considérer que Bertrand Cantat n’aurait jamais dû remonter sur scène.

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Le mea culpa est spectaculaire. Peut-être même un peu trop.

Car Shaka Ponk ne s’était pas contenté, à l’époque, d’enregistrer discrètement une chanson avec Cantat. Le groupe avait participé activement à son retour public. Quelques mois après la sortie du titre, Bertrand Cantat était apparu au Zénith de Paris aux côtés des musiciens. Cette prestation constituait l’une de ses premières grandes réapparitions scéniques parisiennes après sa condamnation à huit ans de prison pour les violences ayant entraîné la mort de Marie Trintignant en 2003.

Et il serait faux de prétendre que personne, en 2011, ne pouvait comprendre la portée symbolique de cette invitation.

Dès 2014, Frah racontait que les membres du groupe avaient été saisis par le doute quelques minutes avant de faire monter Cantat sur scène. Ils s’étaient demandé s’ils n’étaient pas en train de commettre « une grosse connerie ». Ils avaient donc parfaitement conscience du problème. Ils ont simplement décidé de passer outre.

Plus gênant encore : en 2018, sept ans après le duo et bien après l’apparition du mouvement MeToo, Shaka Ponk défendait toujours publiquement cette collaboration. Frah et Samaha expliquaient alors que Cantat avait droit à la rédemption et à retrouver sa place dans la société. Ils assuraient avoir perçu chez lui une douleur et un repentir sincères, avant de conclure : certains le rejettent, « nous, on l’accueille ».

Le problème n’est donc pas seulement celui d’une erreur commise dans une époque prétendument moins consciente des violences faites aux femmes. Le groupe a confirmé, assumé et justifié son choix pendant plusieurs années.

Aujourd’hui, Frah explique que MeToo lui a permis de sortir d’une forme d’aveuglement. L’argument peut s’entendre. La libération de la parole des femmes a effectivement obligé une partie de la société à regarder autrement des comportements longtemps minimisés, romancés ou excusés. Mais MeToo n’a pas commencé en 2026. Et la mort de Marie Trintignant n’avait rien d’une information cachée lorsqu’ils ont enregistré cette chanson.

Pourquoi parler précisément maintenant ?

Le documentaire "De rockstar à tueur : le cas Cantat", diffusé par Netflix en mars 2025, a profondément renouvelé l’attention portée à cette affaire et à son traitement médiatique. Quelques mois plus tard, le parquet de Bordeaux a rouvert une enquête sur d’éventuelles violences volontaires commises contre Krisztina Rády, l’ancienne épouse du chanteur, morte par suicide en 2010. Cette réouverture ne constitue évidemment pas une condamnation, mais elle a replacé Bertrand Cantat au cœur d’un débat devenu particulièrement lourd pour tous ceux qui avaient contribué à sa réhabilitation artistique.

Dans ce contexte, les excuses de Shaka Ponk ressemblent autant à une prise de conscience qu’à une opération de nettoyage moral.

Cela ne signifie pas nécessairement que Frah ment. Un être humain peut évoluer, comprendre tardivement la violence symbolique d’un acte et regretter sincèrement ses choix. Présenter des excuses reste préférable au silence ou à l’entêtement. Mais la sincérité d’un mea culpa n’interdit pas d’interroger son calendrier. Plus les excuses arrivent tard, lorsque l’opinion publique a définitivement basculé, plus elles perdent de leur force.

Il est toujours plus courageux de reconnaître une faute lorsqu’elle demeure socialement défendable que lorsque plus personne ne souhaite véritablement la défendre.

La question posée par cette affaire dépasse d’ailleurs largement Shaka Ponk. Elle concerne la différence entre la réinsertion d’un condamné et sa remise en scène comme figure culturelle prestigieuse. Bertrand Cantat avait purgé sa peine et possédait, juridiquement, le droit de reconstruire sa vie. Mais avoir le droit de vivre libre ne signifie pas disposer automatiquement d’un droit à retrouver les grandes scènes, les couvertures de magazines et l’admiration du public.

En invitant Cantat, Shaka Ponk ne lui a pas seulement tendu une main privée. Le groupe lui a offert une validation artistique et une visibilité considérable. Il a participé à la transformation d’un homme condamné pour des violences mortelles en artiste maudit dont le talent devait faire oublier ou relativiser le reste.

Et pourtant, il faut également reconnaître une chose : "Palabra Mi Amor était une bonne chanson". Puissante, tendue, efficace. La voix de Cantat s’accordait parfaitement à l’univers électrique de Shaka Ponk. C’est précisément ce qui rend cette histoire inconfortable. Une œuvre peut être réussie tout en étant moralement problématique dans sa fabrication et dans ce qu’elle représente.

Dire aujourd’hui que le morceau était artistiquement réussi ne revient pas à défendre le choix de cette collaboration. À l’inverse, condamner ce choix ne nécessite pas de prétendre que la chanson était mauvaise. L’art ne devient pas médiocre simplement parce que son contexte nous dérange.

Les excuses de Shaka Ponk ont donc une valeur, mais une valeur limitée. Elles reconnaissent enfin la souffrance provoquée et la responsabilité symbolique du groupe. Elles montrent aussi que certaines certitudes morales peuvent évoluer.

Mais elles arrivent quinze ans après le duo, douze ans après les premiers doutes publiquement exprimés, huit ans après une défense très ferme de Cantat et seulement après que le climat médiatique est devenu totalement défavorable.

Ce n’est pas rien.

Mais ce n’est pas très courageux non plus.

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