Le point de départ pourrait donner lieu à un mélodrame appuyé. Une femme, Suzanne, débarque un soir chez sa sœur Jeanne avec ses deux enfants. Le lendemain, elle disparaît, laissant derrière elle un mot, une absence, une bombe familiale. Ses enfants restent là. Sa sœur aussi. Et tout ce que la famille avait réussi à maintenir debout, plus ou moins maladroitement, commence à trembler. Le film aurait pu chercher le choc, le pathos, le grand numéro lacrymal. Il choisit au contraire la pudeur, la précision, la complexité. C’est ce qui fait sa force.
Car le sujet est tabou. Une mère qui part. Une mère qui abandonne, ou qui s’échappe, ou qui n’en peut plus. Le film ne juge pas trop vite. Il ne distribue pas les bons et les mauvais points. Il regarde les dégâts. Il observe ceux qui restent avec cette question impossible : que fait-on d’une absence quand elle n’a pas de tombe, pas d’explication, pas de véritable fin ? C’est l’un des grands motifs du film : les deuils sans deuil, les morts symboliques, les disparitions qui ne permettent même pas de pleurer correctement. Suzanne n’est pas morte, mais elle manque comme une morte. Elle n’est plus là, mais elle continue d’occuper toute la place.
Au centre de ce chaos intime, Camille Cottin est absolument remarquable. Elle trouve l’un de ses plus beaux rôles. Jeanne n’est pas une héroïne parfaite, ni une sainte, ni une femme soudain transformée par la maternité forcée. Elle est heurtée, fermée, parfois sèche, parfois perdue, souvent dépassée. Camille Cottin joue cela avec une retenue magnifique. Elle ne cherche jamais l’effet. Elle laisse passer les failles dans les silences, dans les regards, dans une manière de tenir son corps comme si tout risquait de s’effondrer à chaque instant. C’est une interprétation de très grande actrice, parce qu’elle comprend que l’émotion la plus forte n’est pas toujours celle qui déborde, mais celle qui résiste.
Face à elle, Juliette Armanet est au summum. Sa présence est brève, mais elle hante tout le film. C’est très difficile à jouer, un personnage qui disparaît presque aussitôt et dont l’ombre doit pourtant continuer à gouverner le récit. Elle y parvient avec une intensité troublante. Suzanne n’est pas seulement “la mère qui part”. Elle est une sœur, une femme, une fille, une fatigue, une énigme. Juliette Armanet lui donne une fragilité presque dangereuse, une présence déjà absente, comme si le personnage avait quitté le monde avant même de quitter la maison. Le film lui doit beaucoup, précisément parce qu’il comprend que l’absence peut être une forme de présence dévorante.
Les enfants sont eux aussi d’une justesse rare. Rien n’est plus difficile au cinéma que de filmer des enfants sans les transformer en symboles, en victimes décoratives ou en machines à émotion. Ici, ils existent. Ils ont leur rythme, leur pudeur, leur violence muette, leur besoin de comprendre et leur incapacité à formuler ce qui leur arrive. Ils ne sont pas là pour faire pleurer le spectateur. Ils sont là comme des êtres pris en otage par une situation qui les dépasse totalement. Otages des adultes, des secrets, des fragilités, des lâchetés peut-être, mais aussi de ces vieilles histoires familiales qui se transmettent sans être dites.
Le film est passionnant parce qu’il ne raconte pas seulement une disparition. Il raconte une famille entière qui se révèle sous la pression de l’événement. Deux sœurs que tout oppose. Une mère partie trop tôt, ou absente trop tôt dans la construction affective. Un père à la ramasse, incapable d’être vraiment ce point d’appui qu’il aurait dû être. Des liens abîmés. Des responsabilités que personne n’a vraiment choisies. Des schémas familiaux qui explosent parce qu’un événement les force soudain à apparaître au grand jour. C’est souvent cela, la famille : une architecture fragile que l’on croit solide tant que personne ne bouge trop violemment.
Nathan Ambrosioni filme cette matière avec une intelligence remarquable. Sa mise en scène ne surligne jamais. Elle accompagne. Elle laisse les situations exister dans leur gêne, leur durée, leur embarras. Le film sait que les grands drames familiaux ne se jouent pas seulement dans les cris, mais dans les démarches administratives, les repas silencieux, les trajets en voiture, les portes qu’on ouvre et qu’on referme, les chambres où l’on ne sait plus qui doit dormir, les phrases qu’on commence et qu’on n’achève pas. Cette attention au quotidien donne au film une puissance considérable. On est vraiment au cœur de la famille, non pas dans sa version idéalisée, mais dans sa zone la plus complexe, la plus ingrate, la plus humaine.
Les seconds rôles sont parfaits parce qu’ils ne viennent jamais voler le film. Ils l’épaississent. Monia Chokri, notamment, apporte une profondeur très fine, une autre manière d’aimer, de se tenir à distance, de comprendre sans forcément pouvoir réparer. Chaque personnage semble avoir une vie avant et après la scène. C’est un signe de grande écriture. Rien n’est décoratif. Personne ne vient seulement remplir l’espace. Tous participent à cette impression de vérité globale, à cette sensation que le film ne fabrique pas une famille pour le cinéma, mais qu’il en révèle une, avec ses silences, ses angles morts, ses blessures anciennes.
Ce qui bouleverse aussi, c’est la manière dont *Les Enfants vont bien* interroge la responsabilité. Qui doit s’occuper des enfants quand les adultes disparaissent, renoncent, s’écroulent ? Jusqu’où va le devoir familial ? Peut-on imposer l’amour ? Peut-on devenir parent par accident, par obligation, par sidération ? Le film ne répond pas avec des formules. Il laisse ces questions travailler les personnages et le spectateur. C’est là sa grande subtilité : il ne transforme jamais son sujet en thèse. Il fait confiance aux situations, aux acteurs, aux contradictions.
"Les Enfants vont bien" est un film adulte, au sens le plus noble du terme. Un film qui comprend que les familles ne sont pas seulement des refuges, mais aussi des lieux de dette, de fuite, d’héritage, de violence silencieuse et parfois de réparation. Un film sur l’abandon, mais aussi sur ce qui peut malgré tout se reconstruire au milieu des décombres. Un film sur les enfants, bien sûr, mais peut-être encore davantage sur les adultes qui ne savent pas toujours l’être.
Il faut aller voir ce film absolument. Parce qu’il est beau sans être décoratif, émouvant sans être manipulateur, intelligent sans être froid.
Parce que Camille Cottin y est immense. Parce que Juliette Armanet y impose une présence fantomatique et bouleversante. Parce que les enfants y sont filmés avec respect. Parce que les seconds rôles y sont d’une précision rare.
Et surtout parce que "Les Enfants vont bien" rappelle une chose essentielle : dans une famille, quand quelqu’un disparaît, ce ne sont pas seulement les murs qui tremblent. Ce sont toutes les places qui changent.
