Lea Massari était belle, évidemment. Mais dire cela ne suffit pas. Il y a des beautés qui prennent toute la place, qui réclament les projecteurs, qui obligent l’image à s’agenouiller devant elles. La sienne faisait presque l’inverse. Elle avançait avec une forme de retrait, de réserve, de défi doux. Elle ne semblait jamais vouloir séduire entièrement. Elle semblait laisser une part d’elle-même hors champ. C’est peut-être cela qui la rendait si précieuse : elle ne livrait pas tout. Dans une époque où le cinéma italien savait fabriquer des mythologies féminines puissantes, parfois écrasantes, Lea Massari imposait autre chose : une présence libre, inquiète, aristocratique sans froideur, sensuelle sans vulgarité, intense sans hystérie.
Née Anna Maria Massatani à Rome en 1933, elle devient Lea Massari par fidélité à un mort, ce qui dit déjà beaucoup. Son prénom de cinéma vient de Leo, son fiancé disparu accidentellement avant leur mariage. Peu d’actrices ont porté dans leur nom même une telle origine tragique. Chez elle, la carrière commence donc avec un fantôme. Cela pourrait paraître romanesque jusqu’à l’excès, mais c’est peut-être la clef secrète de son jeu : Lea Massari n’a jamais été une simple apparition décorative. Elle avait toujours l’air de venir d’un endroit plus grave que la scène. Même lorsqu’elle était jeune, même lorsqu’elle était radieuse, quelque chose en elle semblait déjà savoir que la vie n’est pas seulement une promesse, mais aussi une perte.
Elle étudie l’architecture, passe par le mannequinat, fréquente les décors, les costumes, les coulisses. Son entrée dans le cinéma n’a rien d’une conquête calculée. Mario Monicelli la fait débuter dans les années 1950. Puis vient le moment Antonioni. Dans "L’Avventura", en 1960, Lea Massari devient inoubliable en disparaissant. C’est l’un des gestes les plus vertigineux du cinéma moderne : faire d’une actrice une icône non par l’accumulation de scènes, mais par l’absence qu’elle laisse derrière elle. Anna disparaît sur une île, et tout le film se met à tourner autour de ce vide. Beaucoup d’actrices rêvent d’être vues. Lea Massari, elle, entre dans l’histoire du cinéma par le manque qu’elle provoque. C’est magnifique et cruel.
Ce rôle aurait pu l’enfermer. Il l’a révélée autrement. Elle tourne avec Dino Risi dans **Une vie difficile**, participe à l’élan d’un cinéma italien capable de mêler satire, mélancolie, politique, sensualité et désillusion. Elle passe aussi par Sergio Leone, par Valerio Zurlini, par Francesco Rosi. Elle appartient à cette génération d’acteurs européens qui ne se contentaient pas d’être italiens, français ou internationaux : ils circulaient d’un imaginaire à l’autre, d’une langue à l’autre, d’une façon de filmer à une autre. Chez elle, ce passage ne sonnait jamais faux. Elle pouvait être romaine, française, bourgeoise, blessée, distante, amoureuse, coupable, maternelle, mystérieuse. Elle n’avait pas besoin d’en faire beaucoup. Son visage travaillait pour elle, mais son intelligence travaillait davantage encore.
La France l’a aimée comme l’une des siennes. Claude Sautet l’emploie dans "Les Choses de la vie", Louis Malle la place au centre du trouble dans "Le Souffle au cœur", Henri Verneuil la fait apparaître dans "Peur sur la ville". Elle joue avec Belmondo, Delon, Trintignant, Piccoli, Montand. Mais là encore, elle ne devient jamais une star au sens vulgaire du mot. Elle traverse les grands noms sans se laisser absorber par eux. Elle a ce privilège rare : on se souvient d’elle même quand le film ne lui appartient pas entièrement. C’est la marque des vrais acteurs. Les vedettes occupent l’écran. Les acteurs profonds modifient la mémoire du spectateur.
Dans "Le Souffle au cœur", elle incarne une mère dans un film qui reste dérangeant, ambigu, impossible à réduire à une simple provocation. On peut aujourd’hui revoir ce film avec malaise, avec distance, avec désaccord même. Mais on ne peut pas nier la complexité de sa présence. Lea Massari ne joue pas une idée. Elle joue un trouble. Elle ne protège pas son personnage en le rendant aimable. Elle ne le condamne pas non plus en le rendant monstrueux. Elle laisse au cinéma ce que le cinéma sait parfois faire de mieux : créer une zone inconfortable où le spectateur ne peut pas dormir tranquille dans ses certitudes.
C’est peut-être cela, au fond, sa grandeur. Lea Massari n’a jamais donné l’impression de chercher l’approbation. Elle pouvait être admirable sans être disponible. Belle sans être offerte. Célèbre sans être mondaine. Talentueuse sans être docile. Elle avait quelque chose de l’antidiva, non par posture, mais par nature. Le mot a été beaucoup employé pour elle, et il lui va bien. L’antidiva, ce n’est pas celle qui refuse la beauté ou la célébrité. C’est celle qui refuse d’être réduite à cela. Massari avait compris qu’une carrière peut aussi se construire avec des refus, des silences, des retraits, des fidélités invisibles.
Elle se retire au début des années 1990, loin de cette époque qui, déjà, commençait à vouloir tout montrer, tout commenter, tout vendre. Ce retrait force le respect. Il y a chez certains artistes une sagesse que le public comprend mal : ils savent partir avant que le métier ne les dévore. Lea Massari a choisi la vie privée, les animaux, la distance, peut-être la paix. Dans un monde obsédé par le retour, la promo, le dernier rôle, la dernière interview, elle a choisi de ne plus revenir. Cela aussi fait partie de son œuvre. Son silence final prolonge son apparition première : Lea Massari a toujours su disparaître.
Sa mort à Rome, à quelques jours de ses 92 ans, referme une trajectoire singulière. Il ne faut pas seulement saluer une grande actrice. Il faut saluer une manière d’être au monde. Une manière de ne pas tout céder. Une manière de regarder la caméra comme si elle était à la fois une amie, une menace et une porte de sortie. Dans ses meilleurs rôles, elle n’est jamais tout à fait là où on croit la saisir. Elle échappe. Elle s’éloigne. Elle laisse derrière elle une vibration.
C’est cela qui reste aujourd’hui : non pas une statue, non pas une légende figée, mais une empreinte. Lea Massari n’était pas seulement belle et talentueuse. Elle était rare. Et la rareté, au cinéma comme dans la vie, ne se remplace pas.
