Le lieu n’est pas anodin. Le Comoedia fut un cinéma. Speedy Graphito y entre donc comme on entre dans une salle obscure, mais au lieu de projeter un film sur un écran, il déploie son propre cinéma intérieur sur les murs, dans les espaces, dans les circulations. Chaque œuvre devient un plan, chaque salle une séquence, chaque déplacement du visiteur une sorte de montage mental. L’exposition ne se contente pas d’accrocher des tableaux : elle organise un parcours, une traversée, presque une narration visuelle. Le mot rétrospective pourrait laisser croire à quelque chose de sage, de chronologique, de patrimonial. Ici, il faut plutôt imaginer un film éclaté, un grand montage d’images, de signes, de couleurs, de références et de collisions.
Speedy Graphito a toujours eu cette force : faire dialoguer ce que l’on oppose habituellement. La Joconde peut rencontrer le jeu vidéo, le graffiti peut croiser l’abstraction, le dessin enfantin peut soudain devenir une réflexion sophistiquée sur la fabrication des images. Son travail ne cherche pas à choisir entre la rue et le musée, entre l’icône populaire et la peinture cultivée. Il avale tout, digère tout, transforme tout. C’est là que son œuvre devient intéressante : elle ne cite pas seulement l’histoire de l’art, elle la rejoue avec les outils visuels d’une époque saturée d’images.
Le titre Arrêt sur images est très beau, parce qu’il dit exactement l’inverse de ce qui se passe. On croit arrêter une image, mais chez Speedy Graphito elle continue de bouger. Elle renvoie à d’autres images, à d’autres époques, à d’autres supports. Elle garde en elle la mémoire de la publicité, du dessin animé, du street art, de la peinture classique, du numérique, du graphisme, du logo, du fantasme collectif. Elle ne dort jamais vraiment. Même immobile, elle clignote.
Cette première rétrospective de l’artiste en Bretagne traverse plus de quarante ans de création. Elle permet de mesurer l’ampleur d’un parcours qui n’a jamais cessé de se déplacer. Dès les années 1980, Speedy Graphito s’impose comme l’un des pionniers de la scène urbaine française. Mais lui-même refuse d’être réduit à cette seule étiquette. Il revendique avant tout la peinture, la liberté du support, le droit de passer de la toile à la rue, de l’objet à l’installation, du mur à l’image imprimée. Ce refus de l’assignation est peut-être ce qu’il y a de plus constant chez lui : ne jamais laisser les autres décider à sa place de ce qu’il est.
Il y a dans cette œuvre une joie très sérieuse. Une joie de peindre, de détourner, de recomposer, de faire exploser les frontières. Mais cette joie n’est pas naïve. Elle interroge aussi notre rapport aux images, à leur vitesse, à leur consommation, à leur pouvoir de séduction et de manipulation. Speedy Graphito appartient à une génération qui a vu l’image changer de nature : du mur à l’écran, de l’affiche au flux numérique, de la culture pop au pixel permanent. Son œuvre a accompagné cette mutation sans se laisser absorber par elle.
Le Comoedia lui offre ici une scène idéale. Ancien cinéma devenu galerie, le lieu permet à l’artiste de construire ce qu’il appelle lui-même un parcours qui transforme le regard entre l’entrée et la sortie. C’est peut-être cela, au fond, une bonne exposition : non pas seulement montrer des œuvres, mais modifier légèrement celui qui les regarde. On entre avec ses habitudes, ses réflexes, ses catégories. On ressort avec un œil un peu déplacé.
Speedy Graphito n’est pas seulement un artiste de la couleur et du signe. Il est un monteur d’images. Un peintre qui sait que notre mémoire visuelle est devenue un immense bazar où Mickey, Mona Lisa, les pixels, les graffitis, les mythologies anciennes et les icônes commerciales se mélangent sans demander la permission. Là où d’autres dénonceraient ce chaos, lui en fait une langue. Une langue drôle, vive, saturée, parfois insolente, mais profondément libre.
Avec Arrêt sur images, Brest accueille donc bien plus qu’une exposition. C’est une plongée dans quarante ans d’invention visuelle, une traversée de l’histoire de l’art au prisme d’un seul regard, une promenade dans le cerveau graphique d’un peintre qui a compris depuis longtemps que les images ne meurent jamais : elles changent simplement de costume.
