Poser sur le papier mes images mentales, mes films virtuels pourtant si concrets.
Le cadre est une limite invisible, mais que je vois très clairement.
Je connais le début de chacun de mes dessins.
J’en ai déjà dessiné les lignes intérieurement.
Le dessin existe avant sa présence concrète sur le papier.
Je connais son commencement.
Je reconnais sa première impulsion.
Mais je ne connais pas encore tout ce qu’il va rendre possible.
Le dessin commence par le choix ressenti d’une couleur.
Une couleur, c’est une odeur.
Une sensation.
Une température.
Une qualité de présence.
La couleur donne la première note de la symphonie.
Le premier pas de mes chorégraphies dessinées.
Elle donne le ton.
L’ambiance.
L’environnement.
L’atmosphère.
Le décor.
La température.
Elle annonce déjà quelque chose du voyage à venir.
La couleur est l’acteur principal.
Ce sera un rose.
Au feutre.
Avec sa pointe moyenne.
Ni trop épaisse.
Suffisamment subtile dans son intensité d’encre sur le papier.
À cet instant, je fais un choix.
Je choisis une couleur.
Mais je choisis aussi une rencontre.
Je décide quelles présences vont partager le même territoire.
Quelles formes vont se rapprocher.
Quels rythmes vont apprendre à cohabiter.
Puis vient la ligne.
Parfois une bataille semble s’opérer entre la ligne et la couleur.
Mais je crois que ce n’est pas une bataille.
C’est une conversation.
Une négociation.
Une exploration.
Ils communiquent.
Ils dansent.
Ils évoluent dans l’espace théâtral de la feuille.
Ils s’élancent.
S’étirent.
Se contournent.
S’évitent.
S’enchevêtrent.
S’entremêlent.
Jamais l’un ne détruit l’autre.
Ils se transforment mutuellement.
La couleur modifie la ligne.
La ligne modifie la couleur.
Et de cette transformation naît toujours quelque chose que je ne pouvais pas entièrement prévoir.
C’est cela qui m’intéresse.
Je décide des rencontres.
Je ne décide pas de leurs conséquences.
Les conséquences appartiennent à la rencontre elle-même.
Alors j’observe.
J’apprends.
Je mémorise.
Je découvre ce qu’une couleur devient lorsqu’elle rencontre une autre couleur.
Ce qu’une ligne révèle lorsqu’elle traverse une forme.
Ce qu’une proximité rend possible.
Chaque rencontre enrichit le langage.
Chaque conséquence en révèle une nuance nouvelle.
Chaque dessin ajoute une possibilité au dictionnaire.
Non pas un dictionnaire de définitions.
Un dictionnaire d’expériences.
Un dictionnaire de transformations.
Un dictionnaire de devenirs.
Je comprends peu à peu que je ne dessine pas seulement des formes.
Je participe au développement d’une langue vivante.
Les couleurs en sont le vocabulaire.
Les formes en sont la grammaire.
Les rencontres en sont la syntaxe.
Et les transformations qui en naissent en deviennent le sens.
Mes images dépassent mes mains.
Mon espace intérieur avance plus vite que le geste.
Alors je continue.
Je rapproche.
J’écoute.
J’observe.
Je compose de nouvelles phrases.
J’explore de nouvelles possibilités.
J’ouvre de nouveaux territoires.
Et la langue s’agrandit.
Mais quelque chose d’autre s’agrandit également.
À mesure que le langage se développe, ma manière de percevoir se transforme.
Mon regard devient plus attentif à certaines nuances.
Mon attention reconnaît des relations qu’elle ne savait pas voir auparavant.
Des rapprochements deviennent lisibles.
Des résonances deviennent perceptibles.
Le dictionnaire ne grandit pas seulement sur le papier.
Il grandit aussi à l’intérieur de moi.
Je croyais développer un langage.
Je découvre que ce langage me développe lui aussi.
Chaque rencontre transforme le dessin.
Chaque rencontre transforme celle qui dessine.
Nous avançons ensemble.
Nous apprenons ensemble.
Nous nous modifions mutuellement.
Je participe à son évolution.
Il participe à la mienne.
Peut-être parce que je ne suis pas extérieure à cette langue.
Je fais partie de sa matière.
Comme le papier.
Comme la couleur.
Comme la ligne.
Comme l’espace.
Comme le temps.
Je suis l’un des éléments de cette conversation.
L’un des lieux où elle se poursuit.
Alors je comprends peu à peu quelque chose d’autre.
Chaque dessin ne transforme pas seulement le présent.
Il transforme l’avenir.
Chaque rencontre modifie les conditions des rencontres suivantes.
Chaque découverte ouvre un territoire qui n’existait pas auparavant.
Chaque nuance reconnue rend perceptibles d’autres nuances encore.
Rien ne reste isolé.
Rien ne s’arrête à la feuille terminée.
Le rose d’aujourd’hui participe déjà aux couleurs de demain.
La ligne d’aujourd’hui influence déjà les trajectoires futures.
Les conséquences observées deviennent les conditions de nouvelles explorations.
Comme si chaque dessin déposait silencieusement une couche supplémentaire dans la géographie intérieure à partir de laquelle les dessins suivants pourront naître.
Je croyais réaliser des dessins.
Je construisais les conditions des dessins à venir.
Je croyais enrichir un langage.
Je transformais les possibilités mêmes de son évolution.
Je croyais apprendre à voir.
J’apprenais à devenir capable de voir davantage.
Peut-être est-ce cela que je cherche depuis toujours.
Non pas produire des images.
Non pas maîtriser une langue.
Mais participer à une croissance.
Une croissance du regard.
Une croissance des relations.
Une croissance des possibilités.
Je choisis un rose.
Je lui présente une ligne.
J’observe ce qu’ils deviennent ensemble.
Puis je ne suis plus tout à fait la même.
Le dessin non plus.
Et c’est peut-être là que tout commence.
Dans cette transformation réciproque.
Dans cette conversation silencieuse qui se poursuit de dessin en dessin.
Dans cette langue vivante qui grandit à travers les rencontres que je lui propose.
Et qui, en retour, agrandit ma manière d’habiter le monde.
