Art of Juliette

Je cherchais mon eau.

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Je cherchais mon eau.

« Je croyais organiser ma vie. Je construisais les conditions de ma respiration. »

À cinquante ans, la découverte de mon profil Asperger, HPI et Synesthète n’a pas transformé ma vie ; elle a éclairé rétrospectivement son architecture.

Pendant des décennies, j’ai construit des rituels, pratiqué le dessin, l’écriture, la course et développé des structures quotidiennes sans comprendre pleinement pourquoi elles m’étaient indispensables. Je croyais qu’il s’agissait de préférences ou de disciplines personnelles. J’ai compris plus tard qu’elles constituaient des formes d’adaptation, de régulation et parfois de survie face à une manière particulière de percevoir le monde.

Ce texte explore cette prise de conscience : celle d’avoir passé une vie entière à construire intuitivement les conditions nécessaires pour demeurer en relation avec le monde sans être submergée par lui. Comme un poisson cherche l’eau sans avoir à en connaître le nom, j’avais déjà trouvé les réponses bien avant de comprendre la question.

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Je cherchais mon eau.

Pendant cinquante ans, j’ai cru que je construisais ma vie.

Aujourd’hui, je comprends que je construisais surtout les conditions qui me permettraient de continuer à l’habiter.

Je ne connaissais pas encore les mots.
Je ne savais pas que tout le monde ne percevait pas le monde de la même manière.

Je croyais que chacun faisait ce travail silencieux.

Je croyais que chacun devait apprendre à porter l’abondance des perceptions, la proximité du réel, l’afflux simultané des couleurs, des atmosphères, des sensations, des pensées, des mouvements les plus subtils de l’expérience.

Je croyais que chacun cherchait des appuis pour ne pas être emporté.

Alors j’ai construit les miens.

Le dessin.
L’écriture.
La course.
La respiration.
Les rituels.
Les répétitions.

Je ne savais pas pourquoi ces choses m’étaient si nécessaires.
Je savais seulement que sans elles quelque chose en moi manquait d’air.

Pendant longtemps, j’ai cru qu’il s’agissait de préférences.

De goûts.
De choix de vie.

Aujourd’hui, je comprends qu’il s ‘agissait de nécessités.

Je ne construisais pas un confort.
Je construisais un milieu de vie.

Je ne cherchais pas à devenir artiste.
Je ne cherchais pas à devenir autrice.
Je ne cherchais pas à construire une oeuvre.

Je cherchais à respirer.

Le dessin était une respiration.
L’écriture était une respiration.
La course était une respiration.
Les rituels étaient une respiration.

Tout ce que je croyais secondaire participait au même mouvement : rendre habitable une expérience du monde qui arrivait souvent sans distance.

Depuis aussi loin que je me souvienne, les choses ne m’apparaissent pas séparément.

Elles arrivent ensemble.

La couleur d’un mur.
La température de l’air.

La densité d’un silence.
La qualité d’une présence.

Le rythme d’une voix.
L’atmosphère d’un lieu.

Tout se présente dans le même mouvement.

Je ne vis pas dans un monde d’objets.
J’habite un paysage perceptif.

Un paysage où les frontières sont plus poreuses, où les séparations semblent moins nettes, où les variations les plus discrètes occupent parfois autant de place que les évènements eux-mêmes.

Pendant cinquante ans, j’ai cru que tout le monde vivait ainsi.

Je croyais que chacun devait apprendre à canaliser cette proximité avec le réel.
Je croyais que chacun menait ce travail intérieur.

Puis, à cinquante ans, les mots sont arrivés.

Asperger.
HPI.
Synesthésie.

Ces mots n’ont pas changé ma vie.

Ils n’ont pas transformé ma perception.
Ils ont simplement éclairé rétrospectivement une existence entière.

J’ai compris alors que beaucoup de choses que je croyais universelles ne l’étaient pas.

J’ai compris que j’avais passé ma vie à réguler une expérience dont j’ignorais encore la singularité.

J’ai compris que mes rituels n’étaient pas des manies.

Que mes besoins n’étaient pas des caprices.
Que mes disciplines n’étaient pas seulement des disciplines.

Ils étaient des adaptations.

Des formes de survie.
Des réponses élaborées bien avant que je connaisse la question.

Je ne savais pas que je m’adaptais.
Je croyais que j’étais simplement en train de vivre.

Et pourtant, toute ma vie répondait déjà.

Mon corps répondait.

Le dessin répondait.
La course répondait.
L’écriture répondait.

Mes habitudes répondaient.

Tout ce qui me permettait de demeurer entière répondait à quelque chose que je ne savais pas encore nommer.

Avec le recul, je comprends que je ne cherchais pas à devenir quelqu’un d’autre.

Je cherchais à rester fidèle.

Fidèle à une manière d’être au monde que je ne comprenais pas encore mais que je ne pouvais pas abandonner.

Car renoncer n’était pas une option.

Renoncer n’aurait pas signifié changer.
Renoncer aurait signifié disparaître un peu.

Comme un poisson que l’on retire de l’eau.
Comme une racine que l’on arrache à la terre.

Je n’ai pas poursuivi ces pratiques par courage.
Je ne les ai pas poursuivies par volonté.

Je les ai poursuivies parce qu’elles étaient vitales.

Elles me permettaient de demeurer en relation avec le monde sans être submergée par lui.

De rester ouverte sans me dissoudre.
De transformer la proximité en création plutôt qu’en débordement.

De faire de cette abondance une force plutôt qu’une noyade.

Aujourd’hui, je regarde ce chemin avec une tendresse nouvelle.

Je n’y vois plus une accumulation d’efforts incompris.

J’y vois une intelligence silencieuse à l’oeuvre.

Une intelligence qui savait avant moi.
Une intelligence qui cherchait moins à expliquer qu’à préserver.

Moins à comprendre qu’à maintenir vivant.

Je croyais organiser ma vie.
J’apprenais à porter la manière dont le monde venait à moi.

Je croyais construire une discipline.
Je construisais les conditions de la respiration.

Je croyais chercher ma place.
Je cherchais mon eau.

Et peut-être est-ce cela que je comprends enfin.

Pendant cinquante ans, j’ai cherché les conditions qui me permettraient de rester vivante à l’intérieur de ma, propre expérience.

Les mots sont arrivés tard.

Mais la vie, elle, savait déjà.

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