Le Duplex est une comédie à quatre remarquablement écrite, maline, plaisante, portée par une mécanique de jeu en miroir très efficace : deux appartements, deux couples, deux visions de la vie, deux manières de mentir, de calculer, d’espérer et de se débattre dans cette chose très humaine qu’est le voisinage. Car derrière le prétexte immobilier, récupérer l’appartement du dessous pour agrandir le sien, se cache un sujet plus universel qu’il n’y paraît : jusqu’où peut-on aller quand l’amitié, la politesse et les bonnes manières deviennent des obstacles à nos désirs ? C’est là que la pièce devient vraiment savoureuse.
Dès la première scène, quelque chose nous parle immédiatement. On reconnaît une situation que nous avons tous vécue, observée ou soupçonnée, celle de ces couples qui sortent dîner ensemble, se couvrent de politesses, de sourires, de petites attentions sociales parfaitement maîtrisées, puis, une fois la porte refermée derrière eux, laissent tomber le masque et se mettent à critiquer à foison ceux qu’ils viennent à peine de quitter. C’est là que la pièce accroche juste car elle part d’un comportement banal, presque quotidien, cette hypocrisie mondaine des relations de voisinage ou d’amitié, pour en faire peu à peu une mécanique théâtrale redoutable.
On rit parce que c’est cruel, mais surtout parce que c’est vrai. Et cette vérité-là, Didier Caron la saisit très bien : derrière les bonnes manières, les dîners réussis et les phrases aimables, il y a souvent un petit théâtre intérieur beaucoup moins élégant, fait de jalousies, de malentendus, de rancœurs minuscules et de vérités qu’on n’ose jamais dire en face.
Le boulevard n’est pas seulement ici une affaire de portes, de quiproquos ou de bons mots : c’est une petite machine morale, ludique, presque cruelle, qui montre comment des gens charmants peuvent devenir doucement monstrueux dès qu’un intérêt personnel entre en jeu. La mise en scène, claire et subtile, laisse respirer les acteurs tout en maintenant un rythme précis, avec ses comiques de situation, ses répétitions, ses petits gags bien dosés et ses accélérations parfaitement placées.
Mais la grande force du spectacle, c’est évidemment son quatuor. Ces quatre-là ne sont pas seulement des comédiens connus : ils appartiennent à notre mémoire collective. On a ri avec Francis Perrin, on a aimé Anny Duperey, on a été amoureux de Corinne Touzet, on a toujours eu de la sympathie pour Philippe Lelièvre. Ils arrivent sur scène avec quelque chose de plus que leur talent : une présence affective indéniable.
Francis Perrin excelle en Jean-Jacques, petit vieux prof savant, de Gauche, tendre, lunaire, faussement fragile, avec cette façon unique de faire rire sans jamais forcer.
On voit là tout son talent unique et son grand savoir-faire en matière de comédie.
Face à lui, Anny Duperey, dans une forme olympique, déploie une énergie folle, une fantaisie intacte, un métier impeccable ; elle charme par son aisance, sa vivacité, son humanité immédiate. Une grande générosité dans son impeccable jeu de scène se dégage tout du long. Et quel plaisir de la voir ainsi après une carrière aussi dense et riche.
Corinne Touzet est passionnante dans une belle complexité, en femme qui fait certes des tartes aux pommes douteuses mais voit bien plus de choses qu’elle ne veut d’abord l’avouer. Elle impose une autorité naturelle, une présence scénique impressionnante, cette voix grave, sensuelle, reconnaissable entre toutes, qui donne à son personnage une ambiguïté délicieuse.
Philippe Lelièvre, lui, se régale manifestement dans le texte, dans le geste, dans le tempo ; acteur caméléon, il possède un vrai sens du théâtre, de la rupture, du dosage, et compose un mari cynique sans jamais le rendre platement antipathique. Il fait admirablement bien le show.
Ensemble, ils forment une équipe joyeusement hétéroclite, choisie aux petits oignons, et c’est précisément ce mélange qui fait tenir la pièce : chacun a sa musique, sa couleur, son passé, son imaginaire, et Didier Caron les utilise avec intelligence.
Le Duplex est donc bien plus qu’une bonne adresse de boulevard, c’est un excellent moment de théâtre populaire et érudit, accessible sans être bête, drôle sans être vulgaire, construit sans être mécanique, porté par des comédiens qui savent exactement ce qu’ils font. On sort de là plus léger, amusé, presque reconnaissant.
Et par temps de canicule, réussir à faire oublier la chaleur pendant une heure et demie, c’est déjà un petit exploit. Sacrée bonne adresse que ce Duplex-là.
À voir absolument.
