I. Le dessin comme premier territoire relationnel.
« J’ai appris que j’étais Asperger, HPI et synesthète à cinquante ans. »
Le dessin était là bien avant.
Je n’ai pas appris à dessiner.
J’ai toujours dessiné.
Je ne me souviens pas d’un commencement.
Je ne me souviens pas d’une décision.
Je me souviens seulement que le dessin existait déjà.
Avant les mots.
Avant les explications.
Avant les diagnostics.
Avant les théories.
Avant même que je sache ce que je cherchais.
Pendant longtemps, j’ai cru que je dessinais.
Aujourd’hui, je crois que j’apprenais à entrer en relation avec le monde.
Le dessin a été mon premier territoire relationnel.
On raconte souvent l’autisme à travers la difficulté relationnelle.
Mon expérience est différente.
Je n’étais pas en dehors de la relation.
J’étais ailleurs dans la relation.
Le monde social pouvait m’apparaître opaque.
Ses règles implicites,
ses codes mouvants,
ses sous-entendus exigeaient un travail de déchiffrement dont j’ignorais l’existence.
Mais il existait d’autres territoires.
Les couleurs.
Les matières.
Les ryhtmes.
Les variations de densité.
Les phénomènes de résonance.
Là, quelque chose devenait immédiatement lisible.
Je pouvais y entrer.
Je pouvais y répondre.
Je pouvais y habiter.
Les couleurs ne me demandaient pas de comprendre des codes.
Les matières ne me demandaient pas de deviner leurs intentions.
Les rythmes ne me demandaient pas d’interpréter.
Ils me demandaient seulement d’être présente.
Alors j’ai dessiné.
Je ne dessinais pas des objets.
Je répondais à des tensions.
Je répondais à des rythmes.
Je répondais à des phénomènes que je ne savais pas nommer.
Le trait était déjà une réponse avant que je comprenne la question.
À cinquante ans, les mots Asperger, HPI et synesthésie sont arrivés.
Ils n’ont pas créé cette histoire.
Ils l’ont simplement rendue plus lisible.
Le dessin savait déjà.
Le dessin savait déjà que la relation ne passait pas uniquement par les mots.
Le dessin savait déjà que les couleurs étaient davantage que des couleurs.
Le dessin savait déjà que les matières répondaient.
Le dessin savait déjà que je n’étais pas privée de relation.
J’étais ailleurs dans la relation.
Aujourd’hui, je comprends que je n’ai jamais dessiné pour représenter le monde.
Je dessinais pour établir un contact.
Je dessinais pour répondre.
Je dessinais pour participer.
Je ne dessine pas les choses.
Je tente de rendre perceptible la géographie invisible des résonances entre le corps, les couleurs, les matières et la pensée.
Depuis toujours, les séparations me paraissent moins réelles que les continuités.
Une couleur agit sur une sensation.
Une sensation agit sur une pensée.
Une pensée agit sur un geste.
Un geste agit sur une matière.
La matière agit en retour.
Rien n’existe seul.
Je ne crois pas que le réel soit composé d’objets séparés.
Je crois qu’il est composé de résonances, d’influences réciproques, de tensions, de métamorphoses et de coexistences.
Le dessin est devenu ma manière d’observer cela.
Mais aussi ma manière d’y participer.
Je ne dessine pas le monde.
Je participe à ses métamorphoses.
Le dessin n’est pas une image.
Il est la trace d’une relation en cours.
Aujourd’hui, je considère le dessin comme une pratique de recherche.
Une enquête sur les phénomènes de résonance.
Une enquête sur les métamorphoses.
Une enquête sur les conditions de coexistence du vivant.
Chaque dessin devient une cartographie.
Non pas la cartographie d’un lieu.
La cartographie des résonances entre le corps, les couleurs, les matières et la pensée.
Je n’ai pas appris à dessiner.
J’ai toujours dessiné.
Et il me semble aujourd’hui que le dessin savait déjà ce que je commence seulement à comprendre :
nous ne vivons pas parmi les choses.
Nous vivons au sein d’une géographie mouvante de résonances, de métamorphoses et de coexistences.
Depuis toujours, le dessin est ma manière d’apprendre à la lire.
Et de lui répondre.
II. Fragment de terrain.
« Le bleu, l’orange et la géographie des résonances. »
Tout est en mouvement sur la page.
Le bleu avance lentement.
Il ne recouvre pas le papier.
Il l’occupe.
Comme l’eau occupe un bassin.
Comme un climat occupe un paysage.
Il s’installe.
Il prend son temps.
Il étire la respiration.
Il ralentit le regard.
Puis l’orange arrive.
Brutalement.
Une petite quantité suffit.
Une simple intrusion.
Une secousse.
Il traverse le bleu sans demander la permission.
Et immédiatement quelque chose se réorganise.
Le bleu se détend.
Sa densité se redistribue.
L’espace retrouve de l’air.
Trop de bleu finit parfois par étouffer le bleu.
L’orange vient ouvrir une brèche.
Un fruit passé dans une matière trop dense.
Une gorgée fraîche dans une chaleur excessive.
Une respiration retrouvée.
Je regarde les couleurs travailler.
C’est le mot qui me paraît le plus juste.
Travailler.
Elles négocient.
Elles déplacent leurs frontières.
Elles modifient leurs voisinages.
Elles construisent des équilibres provisoires.
L’orange agit dans le bleu comme un caillou jeté dans l’eau.
Des ondes se propagent.
Des cercles se forment.
Le territoire entier répond.
De petits traits turquoise apparaissent alors.
Non comme des ornements.
Comme des réactions.
Comme si la couleur cherchait elle-même son nouvel équilibre.
Je regarde.
J’attends.
Je n’impose rien.
Les formes arrivent lorsqu’elles sont prêtes.
Jamais avant.
Le papier cesse peu à peu d’être une surface.
Il devient une peau.
Les pigments s’accumulent.
Les reliefs retiennent la mémoire des gestes.
La matière se soulève.
Respire.
Résiste.
Chaque couche modifie la suivante.
Chaque intervention transforme l’ensemble.
Je ne regarde plus une image.
Je regarde un territoire en train de se construire.
Il y a des zones calmes.
Des zones instables.
Des accumulations.
Des lignes de tension.
La page devient un paysage.
Puis un marécage.
Des formes se détachent lentement.
Comme des nénuphars.
Je ne les cherche pas.
Je les reconnais lorsqu’ils apparaissent.
Ils émergent de la même manière que certaines pensées.
Par condensation.
Par rapprochement silencieux de phénomènes dispersés.
Je les vois se rassembler avant de les comprendre.
C’est souvent ainsi que travaillent les dessins.
Ils savent avant moi.
Je regarde les nénuphars prendre place dans le territoire.
Ils ne sont pas le sujet du dessin.
Ils sont une conséquence.
La trace visible d’un processus plus ancien.
À cet instant, Monet traverse la page.
Il ne surgit pas comme une référence.
Il apparaît comme une familiarité.
Comme quelqu’un qui a longtemps observé les mêmes mouvements.
Les mêmes lenteurs.
Les mêmes transformations.
Les mêmes équilibres fragiles.
Nous regardons au même endroit.
Non pas les formes.
Le moment où plusieurs couleurs découvrent comment coexister.
Puis une phrase traverse le silence.
Nietzsche.
Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.
Je souris.
Autour de moi, rien ne ressemble à une étoile.
Je vois plutôt un marécage de couleurs.
Des tensions.
Des déplacements.
Des hésitations.
Des ajustements permanents.
Je vois la lente construction d’un équilibre.
Je vois la matière chercher sa propre cohérence.
Je vois un monde en train de se transformer.
Et je continue à travailler.
À écouter.
À attendre.
À répondre.
