À quoi sert l’humour ? À peu près à tout ce que les gens trop sérieux ne comprennent pas. Il sert à respirer quand le réel devient épais. Il sert à dire sans assommer. Il sert à déplacer une douleur, une peur, une absurdité, une gêne, pour les regarder de côté. L’humour est une manière de ne pas se laisser enfermer par la bêtise du monde. Il est souvent plus intelligent qu’un long discours, plus efficace qu’une plainte, plus humain qu’une posture morale. Il ne résout pas tout, bien sûr. Il n’empêche ni la guerre, ni la solitude, ni la facture d’électricité. Mais il évite parfois que tout cela nous transforme en statues de sel.
Le problème, c’est que les réseaux sociaux ont fabriqué une immense salle d’audience où chaque phrase est soupçonnée avant d’être comprise. On n’y lit plus toujours ce qui est écrit. On y projette. On y traque l’intention coupable. On y transforme une blague en dossier, une ironie en aveu, une exagération en programme politique. Le second degré, qui demande un minimum de complicité, se retrouve souvent jugé par des gens qui arrivent avec un marteau, une règle et un air offensé. C’est moins un problème d’humour qu’un problème de lecture. Et peut-être même un problème de liberté intérieure.
Faire de l’humour, ce n’est pas forcément vouloir faire rire tout le monde. C’est parfois simplement refuser de parler comme un communiqué de presse. C’est introduire du jeu dans une époque qui adore les procès. C’est refuser que chaque phrase soit plate, prudente, vérifiée, aseptisée, socialement conforme et émotionnellement remboursable.
L’humour n’est pas toujours tendre, pas toujours confortable, pas toujours consensuel. Il peut rater, tomber à côté, blesser même, et dans ce cas il faut savoir l’entendre. Mais exiger de l’humour qu’il serve à quelque chose, c’est déjà passer à côté de lui. La poésie aussi ne “sert” à rien. L’art non plus, si l’on parle en comptable. L’amour, n’en parlons pas. Et pourtant, sans tout cela, la vie devient un tableur Excel avec météo dépressive.
Cette phrase, « Mais à quoi ça vous sert de faire de l’humour ? », révèle surtout une fatigue contemporaine devant tout ce qui échappe à la fonction, au rendement, à l’explication immédiate. Il faudrait désormais que chaque geste ait une utilité, chaque parole une morale, chaque blague un justificatif. Or l’humour n’est pas un outil de management de soi. C’est un réflexe de survie, une élégance du désespoir, une petite bombe artisanale contre le sérieux obligatoire. Il permet de dire : je vois bien que le monde est absurde, mais je ne lui laisserai pas le monopole de mon visage.
On peut vivre sans humour. Beaucoup s’y emploient d’ailleurs avec une application remarquable. Mais on voit très vite ce que cela produit : des conversations sèches, des indignations automatiques, des certitudes en uniforme. L’humour, lui, garde une porte entrouverte. Il rappelle que l’être humain n’est pas seulement un animal blessé, politique, moral ou productif. Il est aussi un animal qui trébuche, qui rit, qui se moque de lui-même, qui transforme le tragique en grimace pour ne pas complètement sombrer.
Alors à quoi ça sert de faire de l’humour ? À rester vivant, déjà. À ne pas devenir le gardien triste de sa propre importance. À supporter les autres, et parfois soi-même. À rappeler qu’une phrase peut avoir plusieurs étages, qu’un sourire peut être une pensée, qu’une blague peut contenir plus de vérité qu’un sermon. Et si cela ne sert à rien, tant mieux peut-être. Les choses les plus nécessaires sont rarement celles qui justifient leur existence.
Elles existent, elles circulent, elles sauvent parfois une journée. Ce qui est déjà beaucoup plus que bien des discours sérieux.
