Sur les réseaux sociaux, le « bobo » est devenu ce bourgeois culturel supposé, coupable de tout : de voter mal, de manger bio, d’habiter en ville, d’aimer les vélos, de défendre les migrants tout en possédant un digicode, de parler d’écologie depuis un appartement chauffé. Il est devenu une caricature ambulante, un repoussoir parfait. Le « boomer », lui, serait cet ancien privilégié, propriétaire, retraité confortable, donneur de leçons, qui aurait profité d’un monde plus facile avant de laisser aux suivants les dettes, le climat abîmé, les loyers délirants et les carrières précaires. Là aussi, la caricature fonctionne parce qu’elle contient une part de vérité. Mais une part de vérité ne fait pas une vérité entière.
Le problème n’est pas de critiquer les contradictions des classes favorisées, ni d’interroger la responsabilité d’une génération dans l’état du pays. Cette critique est même nécessaire. Les bobos existent, les privilèges générationnels existent, les angles morts moraux existent. Il y a bien une gauche de salon, une écologie de confort, une générosité abstraite qui s’arrête parfois à la porte de l’immeuble. Il y a bien aussi des retraités protégés qui donnent des leçons de courage économique à des jeunes qui ne peuvent même plus louer un studio sans garant. Faire semblant que ces tensions n’existent pas serait malhonnête.
Mais ce qui circule aujourd’hui en ligne dépasse largement la critique sociale. On n’analyse plus, on humilie. On ne discute plus, on classe. On ne contredit plus, on déshumanise. « Bobo » et « boomer » deviennent des raccourcis paresseux pour transformer des individus en blocs détestables. Peu importe leur histoire, leur fragilité, leur parcours, leurs contradictions réelles. Le mot suffit. Une fois l’étiquette collée, l’autre n’est plus une personne : il devient un symptôme à abattre.
Cette violence dit beaucoup de notre époque. Les réseaux sociaux adorent les ennemis simples. Ils récompensent les formules brutales, les moqueries efficaces, les petites phrases qui donnent l’impression d’avoir compris le monde en trois secondes. Or le réel est plus lent, plus sale, plus mélangé. Il existe des boomers pauvres, seuls, cassés par le travail, oubliés dans des pavillons tristes ou des petites retraites. Il existe des jeunes réactionnaires, égoïstes, cyniques, très contents de haïr les vieux tout en rêvant exactement des mêmes privilèges. Il existe des bobos sincères, cultivés, engagés, parfois maladroits, parfois insupportables, mais qui ne méritent pas forcément d’être traités comme des parasites culturels.
Et il existe aussi, bien sûr, de vrais hypocrites, de vrais rentiers de la bonne conscience, de vrais donneurs de leçons. La vie est rarement pure. C’est justement pour cela qu’elle mérite mieux que des insultes.
La haine anti-bobo et anti-boomer fonctionne parce qu’elle donne un visage commode à des colères diffuses. Les loyers explosent ? C’est la faute des boomers. Les centres-villes deviennent inaccessibles ? C’est la faute des bobos. La gauche ne parle plus au peuple ? Les bobos. Les jeunes n’ont plus d’avenir ? Les boomers. La culture devient morale, étroite, culpabilisante ? Les bobos. Le pays semble figé, verrouillé par ceux qui possèdent déjà tout ? Les boomers.
Ces accusations ne sont pas toujours absurdes, mais elles deviennent dangereuses lorsqu’elles remplacent toute pensée politique.
Car pendant qu’on tape sur des catégories entières, les vrais mécanismes restent tranquilles. La spéculation immobilière, la concentration des patrimoines, la disparition des services publics, la précarisation du travail, l’algorithme qui excite les colères, la télé qui transforme chaque débat en ring, tout cela continue. On se défoule sur des figures sociales pendant que les structures restent debout. C’est vieux comme le monde : quand la colère ne trouve pas de projet, elle cherche des boucs émissaires.
Il faut aussi dire une chose désagréable : beaucoup de cette haine est jalouse.
Pas toujours, mais souvent. Le « boomer » est détesté parce qu’il semble avoir eu accès à une stabilité devenue presque mythologique. Le « bobo » est détesté parce qu’il incarne une forme de capital culturel, de confort urbain, de distinction, parfois même de légèreté. On lui reproche sa supériorité morale, mais on envie parfois sa liberté, ses codes, ses réseaux, son aisance à parler le langage du monde contemporain. La haine sociale est rarement pure. Elle mêle colère légitime, ressentiment, lucidité, frustration et mauvaise foi.
Cela ne signifie pas qu’il faille défendre les bobos comme une espèce menacée ou pleurer sur les boomers comme sur des martyrs. Ils n’ont pas forcément besoin de nos mouchoirs. Beaucoup se portent très bien. Mais une société qui ne sait plus parler de ses fractures autrement qu’en insultant des blocs entiers devient une société idiote. Et une société idiote finit toujours par se tromper d’ennemi.
Le mot « boomer », par exemple, pourrait servir à penser un rapport au temps, à la transmission, au patrimoine, à la responsabilité écologique, à l’incompréhension entre générations. À la place, il sert souvent à dire : vieux con. Le mot « bobo » pourrait servir à interroger les contradictions d’une classe culturelle urbaine, progressiste en discours, parfois conservatrice dans ses pratiques. À la place, il sert souvent à dire : hypocrite de gauche. Dans les deux cas, la pensée se rétrécit. La nuance disparaît. Le débat devient un jeu de massacre.
On peut critiquer les boomers sans mépriser les vieux. On peut critiquer les bobos sans haïr la culture, les villes, l’écologie ou la gauche. On peut dénoncer les privilèges sans transformer chaque individu en coupable héréditaire. C’est même à cela qu’on reconnaît une critique sérieuse : elle vise juste, elle nomme les mécanismes, elle ne se contente pas de hurler avec la meute.
La violence en ligne envers les bobos et les boomers révèle finalement une grande fatigue démocratique. Nous ne savons plus très bien comment faire société avec ceux qui n’ont pas nos codes, pas notre âge, pas notre histoire, pas notre manière de parler. Alors nous les réduisons à une blague méchante, à un hashtag, à une grimace. C’est confortable. Cela donne l’impression d’être du bon côté. Mais le bon côté n’existe pas quand tout le monde finit par parler comme une foule.
Il serait temps de sortir de cette paresse. Non pas pour ménager les susceptibilités des uns ou des autres, mais pour retrouver une critique plus forte, plus précise, plus adulte. Les bobos ne sont pas tous des imposteurs. Les boomers ne sont pas tous des profiteurs. Les jeunes ne sont pas tous des victimes magnifiques. Les classes populaires ne sont pas toutes pures. Les progressistes ne sont pas tous sincères. Les conservateurs ne sont pas tous idiots. Le réel est plus cruel, plus intéressant et plus contradictoire que les réseaux sociaux.
La haine simplifie. L’intelligence complique. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, le vrai geste politique : refuser les mots qui dispensent de regarder les gens.
