Art of Juliette

Nous regardons au même endroit ou la reconnaissance d’une famille invisible.

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Nous regardons au même endroit ou la reconnaissance d'une famille invisible.

Au détour d’un chemin, la narratrice croise régulièrement Gino, un homme dont le corps est lentement gagné par la maladie. Pourtant, ce n’est ni la souffrance ni l’affaiblissement qui retiennent son attention, mais la qualité singulière de son regard. Malgré la fragilité du corps, Gino continue à regarder le monde avec une intensité, une délicatesse et une fidélité qui la bouleversent.

Lorsque leurs regards se croisent, une reconnaissance silencieuse s’établit. Au-delà des mots, elle a la sensation de rencontrer quelqu’un qui habite le même paysage intérieur qu’elle : un monde fait de présences discrètes, de beautés presque invisibles et d’attention aux choses fragiles.

À travers cette rencontre, le texte explore moins la maladie que la capacité à demeurer ouvert à la beauté du monde malgré tout. Il interroge ce qui demeure lorsque beaucoup de choses se retirent, et célèbre cette famille invisible des êtres qui continuent à regarder, à s’émerveiller et à aimer le vivant jusque dans sa fragilité.

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Sur mon chemin, je croise Gino.
Je le reconnais de loin.

Non à son visage.
À sa manière de traverser le jour.

Sa démarche est lente.
Le corps oscille légèrement.

Chaque pas semble demander davantage d’effort que le précédent.

Je sais que la maladie poursuit son travail.
Je sais qu’elle retire peu à peu du territoire à son corps.

Je sais la douleur.
Je sais la fatigue.
Je sais ce que le temps emporte.

Pourtant, lorsque je regarde Gino, ce n’est jamais cela qui me saisit.
Ce qui me saisit est ailleurs.

Dans son regard.
Un regard qui continue à aimer le monde.

C’est peut-être cela qui me bouleverse.

Il regarde encore.

Les arbres.
La lumière sur le chemin.

Le passage des saisons.

Les visages.
Les silences.

Comme si chaque présence lui était rendue pour la première fois.
Comme si le monde n’avait jamais cessé de naître sous ses yeux.

Il regarde comme quelqu’un qui connaît le prix des choses fragiles.

Comme quelqu’un qui sait qu’aucune présence n’est acquise.
Qu’aucune apparition ne reviendra sous la même forme.

Alors nos regards se rencontrent.
Quelques secondes.

Pas davantage.

Et immédiatement quelque chose se reconnaît.

Je ne sais pas quoi.
Je ne cherche pas à le savoir.

Je sais seulement que cela existe.

Il sait que je sais.
Je sais qu’il sait.

Nous n’avons rien à nous dire.
Nous regardons au même endroit.

Depuis longtemps, je traverse le monde avec l’impression d’habiter un paysage que peu de gens remarquent.

Un paysage fait de présences discrètes.

De passages.
De beautés presque invisibles.

Un paysage où une lumière sur un mur peut bouleverser davantage qu’un discours.
Où le silence possède parfois plus d’épaisseur que les mots.

La plupart du temps, je marche seule dans ce paysage.
Parfois j’en viens à croire que ce paysage n’existe que pour moi.

Puis il y a ces rares instants.
Ces rares regards.

Et soudain je comprends que je ne suis pas seule.

Gino continue d’avancer.

Le corps lutte.
Je le sais.

Mais ce n’est pas ce qui me bouleverse.

Ce qui me bouleverse c’est sa fidélité.

La fidélité n’est pas de rester le même.
La fidélité est de continuer à aimer ce qui se passe.

Sa fidélité à la beauté.
Sa fidélité à ce qui apparaît.
Sa fidélité au monde.

Et peut-être aussi la mienne.

Car lorsque je le regarde, je comprends que ce n’est pas seulement lui que je reconnais.

Je reconnais cette part de moi qui refuse encore de détourner les yeux.
`
Cette part qui préfère la vérité d’une présence à la tranquillité des certitudes.

Cette part qui continue à regarder.
Cette part qui continue à s’émerveiller.
Cette part qui continue à aimer malgré la fragilité de toute chose.

Alors il reprend sa marche.
Je reprends la mienne.

Le matin continue.
Le vent continue.
Les arbres continuent.
Le monde continue.

Et pourtant quelque chose demeure ouvert.

Comme une fenêtre entrouverte dans l’attention.

Longtemps après son départ, je revois sa silhouette.

Non pas comme l’image d’un homme malade.
Comme la présence d’un homme qui continue à aimer le monde.

Et longtemps après son départ demeure en moi cette certitude silencieuse :

Je ne me reconnais pas dans une identité.
Je me reconnais dans certaines qualités de présence.

Nous appartenons à la même famille.

Pas une famille de sang.
Pas une famille d’histoire.

Une famille de regard.
Une famille de présence.

Une famille de vivants qui continuent à chercher la beauté du monde alors même qu’ils savent la fragilité de toute chose.

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