Art of Juliette

L’endroit où mon être devient lisible pour lui-même.

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L'endroit où mon être devient lisible pour lui-même.

« Une exploration des matières impalpables, des passages et des présences à travers lesquels l’être découvre sa véritable géographie et cesse de se sentir étranger à lui-même. »

À partir de l’expérience de la course, ce texte explore une manière singulière d’habiter le monde.

L’autrice y décrit comment le mouvement, le souffle et l’attention lui permettent d’accéder à une dimension du réel souvent invisible : celle des passages, des densités, des émergences et des matières impalpables qui relient les formes entre elles.

Longtemps habitée par un sentiment d’étrangeté et de décalage vis-à-vis des appartenances habituelles, elle découvre progressivement que son identité ne se construit pas d’abord à travers un récit, une origine ou une définition sociale, mais à travers une relation profonde avec certaines qualités de présence qu’elle reconnait et comprend intuitivement.

La course, le dessin et l’écriture apparaissent alors comme différentes pratiques d’accordage permettant de retrouver cette géographie invisible.

Le texte propose ainsi une réflexion sur la perception, l’appartenance et l’identité, en affirmant que l’on peut parfois se sentir davantage chez soi dans certaines matières impalpables du monde que dans les catégories qui organisent habituellement l’existence.

Il raconte la découverte d’une parenté sans nom, d’une langue silencieuse faite de passages et de présences, et la recherche d’un lieu où l’être cesse enfin de se sentir étranger à lui-même.

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Cette entrée dans le mouvement est d’abord vécue comme une agression.

Le corps résiste.
Le souffle hésite.

Chaque départ possède quelque chose d’un arrachement.
Puis, peu à peu, quelque chose s’accorde.

La chaleur remonte sous la peau.
Le rythme s’installe.
Le mouvement cesse d’être un effort pour devenir un passage.

Alors le monde recommence à apparaître.

Je vois les couleurs.

Les fleurs.
L’eau qui s’écoule sous un petit pont.

Mais je ne les vois pas vraiment comme des objets.
Je les rencontre autrement.

L’eau devient un mouvement.
Les fleurs deviennent des présences.

L’espace se remplit de densité, de passages, de matières impalpables que mon attention reconnaît immédiatement.

Une plume d’oiseau d’hiver repose sur le sol.
Je ralentis.

Quelque chose s’arrête autour d’elle.

Une image se forme.
Ou plutôt une relation devient visible.

Depuis toujours, mon travail commence ainsi.

Par une apparition discrète.
Par une qualité de présence qui cherche soudain sa forme.

Les voitures continuent de passer.
Je le sais.

Mais elles n’occupent plus le premier plan.
Mon attention habite ailleurs.

Dans cette région du réel que beaucoup ne remarquent pas.
Un territoire sans frontière où les formes demeurent reliées à ce qui les fait naître.

Longtemps, j’ai cru que cette manière de percevoir me séparait du monde.
J’avais souvent l’impression de vivre légèrement à côté.

Comme si les autres habitaient une évidence qui m’échappait.

Je cherchais ma place.

Une appartenance.
Une origine.
Une définition capable d’expliquer ce sentiment d’étrangeté.

Aujourd’hui, je comprends autrement.
Je ne vivais pas hors du monde.

j’habitais simplement une autre couche de sa présence.
Je percevais les passages avant les contours.

Les relations avant les catégories.
Les matières impalpables avant les formes établies.

Et c’est peut-être pour cela que certaines présences me bouleversent autant.

Je ne me contente pas de les reconnaître.
Je les comprends.

Je les comprends parce que je suis faite de la même énigme.
Nous partageons la même condition d’apparition.

La même fragilité.
La même nécessité de prendre forme pour un temps avant de disparaître.

Non parce que je les analyse.
Parce que quelque chose en moi partage leur manière d’exister.

Je comprends l’eau qui cherche son passage.
Je comprends la fragilité d’une plume abandonnée sur un chemin.

Je comprends certaines densités de silence.
Je comprends certaines couleurs avant même de pouvoir les nommer.

Comme si parlions un langue commune.

Une langue sans mots.
Une langue faite de passages, de vibrations, d’émergences et de présences.

Peut-être ai-je toujours vécu dans cette langue avant même de savoir parler.
Peut-être est-ce elle qui m’a construite bien avant les récits que l’on m’a racontés sur moi-même.

Pendant longtemps, je me suis sentie orpheline.

Orpheline de certaines évidences.
Orpheline de certaines appartenances.

Aujourd’hui, je découvre autre chose.

Je découvre une parenté.
Une parenté sans nom.

Sans généalogie.
Sans récit.

Une parenté avec ces matières impalpables qui traversent le monde et que je perçois depuis l’enfance.

Je me sens de leur famille.

Je ne me reconnais pas dans une identité.
Je me reconnais dans certaines qualités de présence.

C’est là que commence mon sentiment d’appartenance.

Cette phrase n’a rien de symbolique.
Elle est profondément réelle.

Car lorsque je rencontre certaines présences, quelque chose en moi cesse immédiatement de chercher.

Comme si mon être retrouvait sa propre géographie.

Une géographie faite de densités, de passages et de matières impalpables.
Le seul territoire dans lequel je ne me suis jamais sentie étrangère.

Comme si une langue ancienne redevenait audible.
Comme si je rentrais chez moi.

Alors je comprends autrement le dessin.

Je comprends autrement l’écriture.
Je comprends autrement la course.

Je ne cours pas pour fuir.
Je ne cours pas pour performer.
Je ne cours même pas pour me dépasser.

Je cours pour retrouver cet accord.
Je cours pour demeurer au plus près de cette conversation silencieuse avec le monde.

Le corps est mon premier atelier.

Je ne travaille pas le corps pour le maîtriser.
Je le travaille pour qu’il demeure assez disponible à ce monde invisible qui me constitue.

Le souffle est une pratique quotidienne d’accordage entre le corps, l’attention et le monde.

Chaque foulée élargit ma capacité d’accueil.
Chaque respiration prépare un trait.
Chaque mouvement prépare une phrase.

Je dessine et j’écris pour rendre habitable ce qui me traverse.

Je dessine pour prolonger l’écoute.
Je dessine pour accompagner les formes qui cherchent encore à apparaître.

Je ne regarde pas ce qui est.
Je regarde ce qui devient.

Car le monde ne m’apparaît pas comme un ensemble de choses.

Il m’apparaît comme un tissu vivant de passages, de densités et de matières impalpables dont les formes émergent momentanément.

Et parmi elles, pour un temps très bref, il y a aussi cette vie que j’appelle la mienne.

Alors je cours.

Non pour devenir quelqu’un.
Mais pour retrouver l’endroit où je cesse de me sentir étrangère.

L’endroit où mon être devient lisible pour lui-même.
L’endroit où je reconnais enfin la langue dans laquelle je suis née.

Je n’ai jamais cherché à quitter le réel.
J’ai toujours essayé d’habiter celui que je percevais.

Et où, pour quelques instants, je peux simplement habiter le monde que je perçois depuis toujours.

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