L’eau coule.
Je ferme les yeux.
Quelque chose change.
Je ne sais pas exactement quoi.
Peut-être la manière dont la chaleur se déplace sur la peau.
Peut-être la rencontre entre l’air froid venu de la fenêtre ouverte et la vapeur qui s’élève lentement dans la pièce.
Peut-être autre chose encore.
Je reste là.
J’écoute.
Non avec les oreilles.
Dessiner commence lorsque les noms cessent de suffire.
Avec cette attention particulière qui apparaît lorsque rien n’est attendu.
L’eau continue son trajet.
La chaleur circule.
L’air se déplace.
Quelque chose travaille silencieusement entre les choses.
Je pourrais dire que je regarde.
Mais ce n’est pas tout à fait cela.
Je pourrais dire que je ressens.
Ce n’est pas tout à fait cela non plus.
C’est une forme de disponibilité.
Une manière de demeurer auprès de ce qui n’a pas encore trouvé son nom.
Alors le temps ralentit.
Les choses cessent peu à peu d’être seulement ce qu’elles sont.
L’eau n’est plus seulement d l’eau.
L’air n’est plus seulement de l’air.
Le corps n’est plus seulement un corps.
Les frontières deviennent moins nettes.
Les séparations moins évidentes.
Le regard reconnait.
L’attention rencontre.
Quelque chose circule.
Quelque chose relie.
Je ne sais pas comment le nommer.
Chaque mot semble trop étroit.
Alors je renonce à définir.
Je préfère demeurer auprès de cette sensation.
Elle possède une densité singulière.
Une épaisseur sans matière.
Une présence sans contour.
Je la sens traverser les espaces.
Passer entre la peau et l’eau.
Entre le souffle et la vapeur.
Entre le dedans et le dehors.
Comme si le monde était tissé de relations plus que de choses.
Comme si les formes n’étaient que des points de condensation provisoires dans une circulation plus vaste.
Je reste au près de cela.
L’attention poursuit son travail.
Elle ne cherche pas à comprendre.
Elle accompagne.
Elle s’attarde.
Elle apprend à percevoir ce qui échappe au regard pressé.
Des nuances.
Des tensions.
Des rythmes.
Des rapprochements.
Une géographie discrète se révèle.
Non la géographie des objets.
La géographie des relations.
Alors quelque chose commence à se rassembler.
Non une image.
Non une idée.
Une qualité sensible.
Une matière impalpable.
Une cohérence encore fragile qui cherche sa forme.
Je ne cherche pas des formes.
J’apprends à reconnaître les moments où elles commencent à se rassembler.
C’est souvent à cet endroit que naît le désir de dessiner.
Non pour représenter ce qui est là.
Non pour conserver un instant.
Mais pour prolonger l’écoute.
Pour poursuivre la rencontre.
Le trait est une écoute devenue geste.
Car dessiner commence bien avant le papier.
Bien avant le trait.
Dessiner commence lorsque l’attention demeure suffisamment longtemps auprès de ce qui cherche encore sa forme.
Le dessin devient alors un dialogue.
Une conversation silencieuse entre l’attention et les matières impalpables du monde.
Quelque chose est ressenti.
Le trait répond.
Le trait révèle à son tour quelque chose qui n’avait pas encore été perçu.
Alors l’attention revient.
Ecoute de nouveau.
S’ajuste.
Approfondit.
Le dessin avance ainsi.
Par résonances.
Par hésitations.
Par rapprochements successifs.
Je ne dessine pas ce que je vois.
Je ne dessine pas ce que je pense.
Je ne dessine même pas ce que je ressens.
Je dessine la relation qui se tisse entre mon attention et ce qui cherche à prendre forme.
Je dessine le passage
Je dessine la transformation.
Dessiner est l’art d’accompagner ce qui cherche encore sa forme.
Je dessine la lente condensation des matières impalpables.
Depuis toujours, ce sont elles qui me guident.
Ces présences discrètes qui habitent les espaces, les corps, les silences et les saisons.
Ces qualités sensibles qui précèdent les images.
Ces mouvements presque invisibles qui relient les choses entre elles.
Dessiner est ma manière de les écouter.
De leur offrir du temps.
De demeurer auprès d’elles suffisamment longtemps pour qu’elles puissent, un instant, trouver leur chemin vers la forme.
Et peut-être est-ce cela, au fond, dessiner l’attention :
apprendre à écouter ce qui cherche encore son langage.
Je dessine pour prolonger l’écoute.
