Je suis une exploratrice de la page blanche.
Mon lien avec la vie passe par les formes et les couleurs.
Je me sens profondément animale.
Comme les oiseaux en hiver, je cherche la lumière.
Je la cherche instinctivement, sans même y penser.
Mon visage se tourne vers elle.
Mon corps s’oriente.
Quelque chose en moi sait.
La lumière d’hiver possède une qualité particulière.
Elle ne s’impose pas.
Elle se pose.
Elle effleure.
Elle approche avec une douceur presque timide.
Lorsqu’elle touche mon visage, j’ai la sensation qu’un voile invisible se dépose sur ma peau.
Une matière légère, presque impalpable.
Un tissu de pilou-pilou tissé de lumière.
Je ne la vois pas.
Je la ressens.
Elle a l’odeur de l’air froid du matin.
L’odeur de la fraîcheur.
L’odeur des commencements.
Alors quelque chose s’éveille en moi.
Très lentement.
Comme une bouilloire que l’on vient d’allumer.
D’abord un simple frémissement.
Puis une chaleur discrète.
Puis un mouvement.
J’écoute ce phénomène avec fascination.
Je pourrais rester des heures à observer ce réchauffement minuscule.
Cette mécanique silencieuse du vivant.
Mon corps semble savoir quelque chose que ma pensée ignore encore.
Le vivant comprend souvent avant la conscience.
Mon sang réagit avant moi.
Il ne coule pas.
Il danse.
Mon sang ne transporte pas seulement la vie.
Il célèbre son passage.
Je le vois rouge, rose, traversé de bulles argentées et translucides.
Des constellations minuscules dérivent sous ma peau.
La vie circule.
La vie célèbre.
Je comprends alors que je ne suis pas seulement en train de recevoir la lumière.
Quelque chose en moi la reconnaît.
Comme si une mémoire ancienne se réveillait.
Certaines vérités ne se souviennent pas avec la tête mais avec la chair.
Une mémoire plus vieille que mes souvenirs.
Plus ancienne que mon histoire.
Je ne sais pas d’où elle vient.
Je sais seulement qu’elle est là.
Mon corps cesse peu à peu d’être une structure faite d’os et d’organes.
Je ne me sens plus squelettique.
Je me sens ronde.
Contenante.
Habitée.
Je deviens verre soufflé.
Une forme de Murano traversée par le soleil.
Une sculpture translucide où la lumière poursuit son voyage.
Mon abdomen se réchauffe doucement.
Mon utérus devient une bouillotte.
Une chambre rouge.
Un foyer.
Une réserve de chaleur vivante.
Le corps est parfois un paysage avant d’être une anatomie.
Alors je m’immobilise.
Je me statufie.
Non pour arrêter le mouvement.
Pour mieux le recevoir.
Je me fais silence.
Je me fais disponibilité.
Je ne cherche plus à comprendre ce qui m’arrive.
J’apprends à le recevoir.
Je laisse la vie travailler.
Car il se produit quelque chose d’extraordinaire.
Pendant quelques instants, je cesse d’avoir l’impression de porter le monde.
Je me laisse porter par lui.
La lumière entre.
Le sang danse.
Le corps répond.
Et les frontières deviennent moins certaines.
Je ne sais plus exactement où s’arrête ma peau et où commence le soleil.
Je ne sais plus ou finit le dehors et où débute le dedans.
Tout semble participer d’un même mouvement.
Comme si la lumière continuait son existence en moi.
Comme si mon corps n’était pas séparé du vivant mais l’un de ses passages.
Peut-être ne sommes-nous rien d’autre que du monde en train de se ressentir lui-même.
Je comprends alors pourquoi je suis si attachée aux formes et aux couleurs.
Elles ne sont pas des objets.
Elles sont des seuils.
Les formes ne contiennent pas le vivant.
Elles révèlent son passage.
Des lieux de transformation.
Des portes entre le visible et l’invisible.
Entre la sensation et la conscience.
Entre le monde et ce que appelons habituellement « nous ».
Dans cette lumière d’hiver, je découvre quelque chose que j’oublie souvent.
Je ne suis pas seulement dans la vie.
La vie est aussi en train de se vivre à travers moi.
Je ne suis pas spectatrice du vivant.
Je suis l’un de ses verbes.
Alors je reste là.
Immobile.
Attentive.
Reconnaissante.
Je n’attends rien.
Je ne cherche rien.
Pour une fois, je n’ai rien à produire.
Rien à prouver.
Rien à devenir.
Je laisse simplement le monde me réchauffer de l’intérieur.
Et pendant quelques minutes infiniment précieuses, je n’ai plus besoin de devenir.
Je peux simplement être.
