Mes couleurs se cherchent longtemps avant de se rencontrer.
Elles avancent dans l’espace comme deux alpinistes suspendus à des versants opposés d’une même montagne .
Elles s’appellent.
Elles tâtonnent.
Elles lancent des signes dans le vide.
Elles cherchent une trajectoire, une tension juste, une possibilité de passage.
Longtemps, j’ai cru que je dessinais des formes.
Aujourd’hui, je crois que je dessine les liens invisibles qui existent entre elles.
Je dessine les correspondances.
Les résonances.
Les affinités secrètes.
Les chemins souterrains qui relient les choses bien avant que nous les remarquions.
Depuis l’enfance, le monde ne m’apparaît pas comme un ensemble d’objets séparés.
Il m’apparaît comme un tissu vivant de relations.
Une couleur dialogue avec une odeur.
Une lumière réveille un souvenir.
Une texture possède une température affective.
Un silence laisse une empreinte aussi profonde qu’une parole.
Tout semble communiquer avec tout.
Comme si le visible n’était que la surface d’un paysage infiniment plus vaste.
Le monde ne me paraît pas composé de choses, mais de relations.
Je n’ai jamais vu un monde d’objets.
J’ai toujours vu un monde de passages.
Lorsque je dessine, je n’utilise pas seulement mes yeux.
Je ressens physiquement ce qui cherche à apparaître.
Mes dessins ont une odeur.
Une saveur.
Une densité.
Une température.
Certaines couleurs portent la chaleur d’une présence aimée.
D’autres contiennent la poussière lumineuse d’un souvenir d’enfance.
Certaines lignes ont la douceur d’une caresse.
D’autres la rugosité d’une blessure ancienne.
Je ne regarde pas un dessin.
Je le traverse.
J’entre dans un territoire où les frontières habituelles deviennent poreuses.
Où les sensations, les souvenirs, les émotions et les couleurs cessent d’être séparés.
Depuis toujours, j’absorbe le monde.
Les lumières.
Les regards.
Les saisons.
Les absences.
Les atmosphères.
Les silences.
Les joies minuscules.
Les douleurs sans nom.
Tout se dépose quelque part en moi.
Comme une immense mémoire sensorielle qui continue à travailler dans l’obscurité.
Je ne collectionne pas des souvenirs.
Je recueille des présences.
Rien ne disparaît vraiment.
Les choses changent seulement de forme à l’intérieur de nous.
Et lorsque je crée, je retourne dans cette réserve invisible.
Je n’y cherche pas des histoires.
J’y cherche des vibrations.
Des qualités d’être.
Des états de présence.
Quelque chose remonte alors lentement vers la surface.
Une couleur ouvre une porte.
Une forme appelle une autre forme.
Une sensation cherche un corps.
Et peu à peu, un dessin apparaît.
Mais plus le temps passe, moins j’ai le sentiment d’être celle qui le fabrique.
J’ai plutôt l’impression d’accompagner son émergence.
Je ne cherche pas une image.
Je cherche l’instant où quelque chose commence à exister.
Créer n’est pas fabriquer.
Créer est assister à une naissance.
Comme si quelque chose cherchait à devenir visible et que mon rôle consistait simplement à lui offrir un passage.
Je ne crée pas le monde.
Je ne le possède pas.
Je ne le maîtrise pas.
Je m’efforce seulement d’être assez présente pour assister à son apparition.
L’attention est peut-être la forme la plus pure de l’amour.
Créer est devenu pour moi une forme d’attention.
Une écoute.
Une disponibilité.
Une manière de demeurer au plus près de ce moment fragile où l’invisible consent à prendre forme.
Peut-être est-ce pour cela que la fin d’un dessin possède toujours une saveur particulière.
Je sens son achèvement avant de la voir.
Comme une navigateur qui devient la terre bien avant d’en distinguer les contours.
Quelque chose ralentit.
Quelque chose s’apaise.
Le dessin ne demande plus rien.
Il a trouvé sa respiration.
Alors une émotion étrange apparaît.
Une émotion faite de gratitude et de manque.
La joie d’avoir accompagné cette traversée.
Et la tristesse légère de quitter cet état où le temps cesse d’être une mesure pour devenir une présence.
Car ce que je cherche n’est peut-être pas le dessin lui-même.
Ce n’est peut-être même pas l’oeuvre.
Ce que je cherche est plus difficile à nommer.
Je cherche cet endroit où les choses ne sont pas encore séparées.
Là où la couleur n’est pas encore une couleur.
Là où le souvenir n’est pas encore une histoire.
Là où le monde est encore vivant de toutes ses possibilités.
Cet endroit où une couleur n’est pas seulement une couleur.
Où un souvenir n’est pas encore un récit.
Où une émotion n’est pas encore un mot.
Où le monde est encore en train de naître.
Je crois que toute ma vie de création se tient sur ce seuil.
Je veille l’endroit où le réel devient perceptible à lui-même.
Le seuil où quelque chose apparaît.
Le seuil où quelque chose cherche une forme.
Le seuil où le visible et l’invisible se rencontrent.
Et peut-être que ce qui me bouleverse le plus n’est pas de créer.
Peut-être que ce qui me bouleverse est qu’il y ait quelque chose plutôt que rien.
Je ne me suis jamais habituée au miracle d’être là.
Le monde continue à m’apparaître comme une première fois.
Qu’il y ait une couleur.
Une lumière.
Une conscience.
Une mémoire.
Une présence.
Qu’il y ait cette possibilité extraordinaire d’être touchée par le monde.
Et plus encore : qu’il soit possible qu’un autre être humain soit touché à son tour.
Car au fond, je ne cherche pas à transmettre un message.
Je ne cherche pas à expliquer ce que je vois.
Je ne cherche même pas à être comprise.
Je cherche à être reconnue.
Je cherche une résonance.
Non reconnue pour ce que je suis, mais pour ce que nous partageons.
Cette seconde mystérieuse où quelque chose de profondément vivant reconnaît quelque chose de profondément vivant.
Comme deux alpinistes sur des versants opposés qui découvriraient soudain qu’ils appartiennent depuis toujours à la même montagne.
Alors le dessin cesse d’être une image.
Il devient un lieu de rencontre.
Un lieu où deux expériences humaines peuvent se reconnaître sans se posséder.
Un lieu où les frontières s’adoucissent.
Un lieu où le mystère demeure intact tout en devenant partageable.
Nous ne sommes peut-être pas sur Terre pour comprendre le mystère.
Nous sommes peut-être là pour lui répondre.
Je ne dessine pas pour retenir ce qui passe.
Je dessine pour lui tenir compagnie.
Je dessine pour répondre à la présence du monde.
Je dessine parce que créer est ma manière d’habiter l’émerveillement.
Ma manière de demeurer fidèle à ce qui apparaît.
Ma manière de répondre au fait d’exister.
