Je ne termine jamais un dessin.
Je m’en éloigne lorsqu’il n’appelle plus rien.
Ce n’est pas une fin.
C’est une suspension.
Le dessin suivant est déjà là.
Je le sens avant de le voir.
Il attend derrière le trait qui vient d’être posé,
derrière la couleur qui a trouvé sa place.
Les dessins ne me semblent pas séparés les uns des autres.
Je ne passe pas d’un dessin à l’autre.
Je poursuis le même, depuis toujours.
Chaque dessin est une mue, jamais une rupture.
J’ai souvent l’impression de poursuivre le même dessin depuis toujours,
Comme une conversation qui change de forme sans jamais s’interrompre.
Je travaille dans une attention extrême aux relations.
Avant même que le dessin n’apparaisse,
quelque chose s’anime déjà sous la surface,
les couleurs ont une température, une texture, parfois une saveur presque secrète.
Certaines réchauffent l’espace,
d’autres l’éclaircissent ou le ralentissent.
Les lignes possèdent leur propre respiration.
Elles avancent, hésitent, se rapprochent, se répondent.
Tout cela se produit dans un même mouvement intérieur,
comme un paysage qui cherche sa lumière avant l’aube.
Une ligne déplace toutes les autres.
Une couleur modifie le poids de l’espace.
Un vide agit autant qu’une forme.
Rien n’est isolé.
Rien n’est anodin.
Déplacer une ligne, c’est déplacer l’ensemble.
Je ne crois pas au hasard.
L’intuition est une précision qui va plus vite que les mots.
Les décisions surgissent parfois avec la rapidité de l’évidence,
mais elles répondent à une nécessité que je reconnais immédiatement.
Je fais confiance à ce que mon regard sait avant moi.
Comme si chaque élément cherchait sa juste place avant même d’apparaître.
Je dessine jusqu’à ce que quelque chose tienne.
Je dessine jusqu’à ce que le désordre cesse de gagner du terrain.
Je dessine contre l’effondrement.
La justesse a une sensation physique.
C’est difficile à définir autrement.
Que les formes cessent de se repousser.
Que les couleurs respirent ensemble.
Que les distances deviennent justes.
Alors je m’arrête.
Le monde me parvient souvent par fragments.
Une lumière,
une voix,
une couleur,
un détail presque invisible peuvent avoir la même intensité.
Tout demande à être vu.
Tout insiste.
Parfois, une couleur résout ce qu’aucune pensée ne peut résoudre.
Parfois, percevoir ressemble davantage à une traversée qu’à un regard.
Cette intensité n’a rien de romantique.
Elle peut être une surcharge.
Parfois, le monde arrive sans hiérarchie.
Tout réclame la même attention.
Une lumière sur une vitre,
un bruit de pas,
une couleur aperçue au loin,
une émotion qui traverse un visage.
Rien ne consent à rester en arrière-plan.
Il faut alors trouver un axe au milieu de ce qui déborde.
Le dessin est l’endroit où ces fragments commencent à dialoguer.
Je ne dessine pas pour représenter le monde.
Je dessine pour écouter ce qui cherche à tenir ensemble.
Et parfois, pendant quelques instants seulement, cela arrive.
Le monde cesse alors de se disperser.
Pendant quelques secondes, plus rien ne cherche à fuir sa place.
Plus rien ne manque.
Plus rien ne déborde.
Les choses sont exactement à la distance où elles doivent être.
Alors le dessin peut rester là.
Et moi, je peux m’en éloigner.
Jusqu’au suivant.
