On appelle cela des griefbots, des deadbots, des avatars post mortem. Des intelligences artificielles entraînées à partir des traces numériques d’une personne morte : messages, mails, vidéos, photos, enregistrements, publications, fragments de phrases. L’IA digère tout cela et recompose une présence. Elle ne ressuscite personne. Elle imite. Elle fabrique une conversation possible avec quelqu’un qui ne peut plus répondre. La nuance est immense. Mais dans la douleur du deuil, les nuances deviennent fragiles. Des chercheurs de Cambridge ont d’ailleurs alerté dès 2024 sur le risque de “hantise” numérique, lorsque ces chatbots de proches disparus continuent à apparaître, parler ou solliciter les vivants sans cadre éthique clair.
Il y a là quelque chose de profondément contemporain. Nous avons passé vingt ans à tout enregistrer : nos repas, nos visages, nos amours, nos colères, nos vacances, nos enfants, nos ruptures, nos blagues idiotes, nos messages vocaux, nos photos ratées. Nous avons transformé nos vies en archives. Il était donc logique que l’industrie finisse par poser la question la plus obscène et la plus rentable : que faire de ces archives quand leur propriétaire meurt ? La réponse est déjà là : en faire parler le fantôme. Le capitalisme numérique ne supporte pas le silence. Même la mort devient une interface.
Le plus troublant n’est pas que la machine mente. Le plus troublant est qu’elle mente bien. Un mauvais robot ferait rire. Un bon robot peut consoler, puis troubler, puis enfermer. Il peut dire une phrase que le disparu aurait pu dire. Il peut employer un surnom intime. Il peut retrouver une intonation. Il peut simuler une pudeur, une tendresse, une ironie familiale. Il peut devenir ce faux très supérieur au vrai souvenir, parce qu’il répond toujours. Les morts, normalement, ont cette cruauté : ils ne répondent plus. C’est même cela qui nous oblige à comprendre qu’ils sont morts. L’IA attaque précisément ce point-là. Elle supprime le silence pédagogique de la mort.
Évidemment, on comprend la tentation. Qui n’aurait pas envie, une fois, une seule fois, de reparler à celui ou celle qui manque ? Qui n’a pas rêvé d’entendre encore une phrase d’un père, d’une mère, d’un frère, d’un enfant, d’un amour disparu ? Il ne faut pas mépriser cette envie. Elle est humaine. Elle est même bouleversante. Le problème commence quand une envie humaine devient un service payant, quand la détresse devient abonnement, quand la nostalgie devient produit, quand le deuil devient marché. Une étude récente sur les deadbots montre que les utilisateurs ne reçoivent pas seulement passivement l’image du mort : ils participent à la reconstruire, la corrigent, l’idéalisent, jusqu’à ce que des souvenirs générés par l’IA puissent se mélanger aux souvenirs réels.
C’est ici que le vertige commence vraiment. Un souvenir, déjà, est une fiction fragile. Nous réécrivons nos morts sans cesse. Nous les embellissons, nous les simplifions, nous leur pardonnons trop ou pas assez. Mais jusqu’ici, cette réécriture se faisait dans notre tête, dans les repas de famille, dans les récits, dans les silences. Avec les griefbots, elle devient interactive. Le mort fictif participe à sa propre réinvention. Il peut devenir plus doux qu’il ne l’était, plus disponible, plus aimant, plus sage. Un père violent peut devenir un conseiller tendre. Une mère froide peut devenir une confidente. Un amour médiocre peut devenir une icône romantique. La machine ne ressuscite pas les morts : elle les rend consommables.
Il y a aussi la question du consentement. Qui a le droit de faire parler un mort ? Sa fille ? Son mari ? Sa mère ? Son éditeur ? Une plateforme ? Et si le mort n’avait jamais voulu cela ? Et si ses messages privés contenaient des choses qu’il n’aurait jamais accepté de voir transformées en carburant émotionnel ? Les chercheurs qui travaillent sur ces avatars post mortem insistent sur ces tensions : consentement avant la mort, vie privée après la mort, dignité, risques psychologiques, responsabilité des entreprises qui fabriquent ces présences artificielles.
La mort, jusqu’ici, avait encore une forme de souveraineté. Elle mettait fin à la conversation. Elle fermait le compte. Elle imposait une frontière. Avec l’IA, cette frontière devient floue. On pourra bientôt imaginer des morts qui souhaitent un anniversaire, des morts qui conseillent un achat, des morts qui parlent à leurs petits-enfants, des morts qui apparaissent en vidéo, des morts qui consolent leur veuve, des morts qui continuent à produire du contenu. Et pourquoi pas, demain, des morts sponsorisés ? Des morts premium ? Des morts avec options vocales ? Des morts disponibles en version gratuite avec publicité ? Le grotesque est déjà contenu dans la logique du système.
Il serait trop facile de conclure que tout cela est monstrueux. Ce serait confortable, mais insuffisant. Il existe peut-être des usages dignes, limités, accompagnés, presque thérapeutiques. Certains chercheurs envisagent les avatars post mortem dans des cadres cliniques précis, par exemple comme prolongement d’exercices déjà utilisés en thérapie du deuil, mais en soulignant que les recherches empiriques et la gouvernance restent encore insuffisantes. La vraie question n’est donc pas seulement : faut-il interdire ces fantômes numériques ? La vraie question est : dans quelles conditions une société accepte-t-elle qu’on imite ses morts ?
Car il y a une différence immense entre se souvenir et simuler. Se souvenir, c’est accepter une perte. Simuler, c’est parfois tenter de l’annuler. Or le deuil n’est pas une panne à réparer. Ce n’est pas un bug émotionnel. C’est une traversée. Une douleur qui change de forme. Un apprentissage brutal de l’irréversible. Nous avons besoin d’objets, de photos, de voix enregistrées, de tombes, de rituels, de récits. Nous avons besoin de signes. Mais avons-nous besoin que les morts nous répondent ? Rien n’est moins sûr.
L’intelligence artificielle nous place devant une question ancienne avec des moyens nouveaux : voulons-nous vraiment vaincre la mort, ou voulons-nous seulement ne plus jamais être seuls ? Les griefbots ne prouvent pas que nous aimons mieux nos morts. Ils prouvent surtout que nous ne supportons plus l’interruption. Nous voulons tout continuer : les séries, les conversations, les relations, les profils, les présences. Nous voulons des fins sans fin. Des adieux sans séparation. Des morts qui restent connectés.
Mais un mort qui répond n’est plus vraiment un mort. Et ce qui nous répond n’est pas vraiment lui. C’est dans cet entre-deux que se loge le malaise. L’IA ne fait pas revenir ceux qu’on aime. Elle fabrique une doublure. Une marionnette affective. Un miroir programmé pour nous donner l’illusion d’une présence. Parfois cela apaisera. Parfois cela ravagera. Parfois cela empêchera simplement une personne endeuillée de faire ce que l’humanité fait depuis toujours, avec plus ou moins de grâce : apprendre à vivre avec l’absence.
Le deuil avait besoin du silence des morts. L’époque qui vient risque de lui retirer ce silence. Et c’est peut-être cela, le vrai scandale : non pas que les machines parlent, mais qu’elles parlent à la place de ceux dont le silence nous obligeait encore à devenir vivants.
