Lorsque je crée, ce n’est pas seulement ma main qui dessine.
C’est mon corps tout entier qui entre dans une autre respiration.
Une autre géographie.
Une autre manière d’habiter le monde.
Quelque chose se met en mouvement bien au-delà du geste.
Une chorégraphie intime dont je ne connais ni la partition ni les règles.
Je la suis.
Je me laisse guider.
Et peu à peu, le monde ordinaire s’éloigne.
Les horaires.
Les obligations.
Les attentes.
Les contraintes.
Tout ce qui structure habituellement la vie continue sans doute d’exister quelque part, mais je n’y ai plus réellement accès.
Je bascule dans un autre état.
Un état où je cesse de compter.
Je cesse de mesurer.
Je cesse de surveiller.
Je cesse de me fragmenter.
Pour la première fois peut-être, toutes les parties de moi convergent vers un même point.
Je suis là.
Entièrement.
Corps et âme.
Alors quelque chose se tend entre moi et cet espace.
Pendant longtemps, j’ai appelé cela un lien.
Aujourd’hui, je crois que ce mot est trop faible.
Ce n’est pas un lien.
C’est un organe.
Un organe invisible.
Une extension de mon système nerveux.
Une racine plongée dans un territoire que je ne peux ni voir ni nommer complètement.
Je le sens lorsque je dessine.
Je le sens lorsque j’écris.
Je le sens lorsque quelque chose cherche à apparaître.
Comme une vibration.
Comme une circulation.
Comme un courant vivant qui traverse tout mon être.
Alors mes sens cessent d’être séparés.
Le regard devient tactile.
Les couleurs deviennent sonores.
Les lignes possèdent une température.
Les formes produisent des rythmes.
Les rythmes deviennent émotions.
Les émotions deviennent mouvements.
Tout communique.
Tout se répond.
Tout participe à une même circulation.
Je ne dessine plus ce que je vois.
Je dessine ce qui circule.
Je dessine ce qui cherche une forme.
Ma voix ne passe plus par les mots.
Elle passe par les couleurs.
Elle passe par les lignes.
Elle passe par la matière.
Elle s’inscrit directement sur le papier.
Le dessin devient alors un passage.
Le passage d’un monde invisible vers un monde visible.
Le passage d’une sensation vers une présence.
Le passage d’une langue sans mots vers une forme partageable.
Je ne crée pas une image.
J’assiste à une apparition.
Quelque chose qui n’avait pas encore de visage commence à en acquérir un.
Quelque chose qui n’avait pas encore de voix commence à parler.
Je ne dirige pas réellement ce processus.
Je l’accompagne.
Je lui offre une matière.
Je lui offre du temps.
Je lui offre mon attention.
Je lui offre mon corps.
Et c’est peut-être pour cela qu’il est si difficile d’en sortir.
Parce que je ne quitte pas seulement un dessin.
Je quitte un espace où je me sens entière.
Un espace où aucune partie de moi n’a besoin d’être réduite, simplifiée ou traduite.
Un espace où je peux exister dans ma totalité.
Lorsque l’on m’interrompt, la rupture possède parfois la violence d’un arrachement.
Comme si l’on coupait un cordon encore vivant.
Comme si l’on refermait brutalement une porte qui venait de s’ouvrir.
Car ce qui me relie à la création n’est pas une passion.
Le mot est trop faible.
Une passion est quelque chose que l’on aime.
Or la création est devenue bien davantage.
Elle est un organe.
Un souffle.
Une manière de respirer le monde.
Une manière de lui répondre.
Une manière de demeurer vivante à l’intérieur de lui.
Je comprends aujourd’hui que je n’ai jamais cherché à produire des oeuvres.
J’ai cherché à préserver cet espace.
Cet espace où les séparations disparaissent.
Cet espace où les couleurs parlent.
Où les formes pensent.
Où les émotions possèdent une architecture.
Où tout recommence à communiquer.
Car lorsque je crée, quelque chose cesse de manquer.
Je retrouve un lieu où je n’ai plus besoin de me traduire.
Un lieu où je n’ai plus besoin de devenir autre chose que ce que je suis.
Alors je suis ce fil.
Je lui fais confiance.
Je traverse les territoires qu’il révèle.
Et il me conduit toujours vers le même endroit.
Vers cette part invisible de l’existence qui cherche inlassablement à prendre forme.
Vers cette langue silencieuse que je tente de traduire depuis toujours.
Vers cet espace où, enfin, tout semble relié.
Et peut-être que toute ma vie d’artiste tient dans ce mouvement.
Je n’ai jamais cherché à devenir quelqu’un d’autre.
J’ai simplement cherché le chemin qui me permettait de revenir à moi.
