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Pédocriminalité en ligne, la France regarde l’incendie avec un verre d’eau

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Pédocriminalité en ligne, la France regarde l'incendie avec un verre d'eau

Il y a des chiffres qui ne devraient pas seulement faire scandale. Ils devraient déclencher une mobilisation nationale. La France serait aujourd’hui le quatrième pays au monde hébergeant le plus de contenus pédocriminels, derrière les États-Unis, la Russie et les Pays-Bas. Le mot “contenus” est déjà trop froid. Il donne l’impression d’une donnée numérique, d’un fichier, d’un flux abstrait. En réalité, il s’agit d’images d’enfants violés, contraints, filmés, humiliés, revendus, échangés, collectionnés par des adultes qui ne sont pas des “déviants virtuels”, mais des criminels bien réels. Internet n’a pas créé la pédocriminalité, mais il lui a offert une autoroute, une mémoire infinie et une chambre noire planétaire.

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Le constat est glaçant : en 2023, l’Office mineurs a reçu 318 000 signalements liés à des faits ou contenus pédocriminels. Cela représente environ 870 alertes par jour. Dans le même temps, l’office ne dispose que d’une quarantaine d’enquêteurs réellement spécialisés pour absorber cette masse. Moins de 1 % des signalements peuvent être traités. Il faut s’arrêter sur cette phrase. Moins de 1 %. Cela signifie que l’État sait, reçoit, classe, trie, priorise, mais ne peut pas suivre. Ce n’est pas seulement une question technique. C’est une défaillance politique. On a créé des lois, des offices, des plateformes, des discours, mais pas l’armée d’enquêteurs nécessaire pour affronter une criminalité devenue industrielle.

La comparaison avec le Royaume-Uni est cruelle : environ 800 enquêteurs spécialisés y sont mobilisés contre la pédocriminalité. En France, on parle d’une quarantaine d’enquêteurs à l’Ofmin, alors que 85 postes étaient annoncés lors de la création de l’office. Le problème n’est donc pas que la France ignore le phénomène. Le problème est qu’elle le connaît et qu’elle continue à le traiter comme un dossier parmi d’autres, alors qu’il s’agit d’une criminalité de masse visant les plus vulnérables. Dans n’importe quel autre domaine, terrorisme, fraude fiscale, stupéfiants, un tel écart entre le volume des alertes et les moyens disponibles serait considéré comme une urgence d’État.

Il faut aussi en finir avec une hypocrisie de langage. On parle encore trop souvent de “pédopornographie”. Ce mot est mauvais. La pornographie suppose des adultes consentants. Ici, il s’agit d’abus sexuels sur mineurs. Chaque image est une scène de crime. Chaque partage prolonge l’agression. Chaque consultation nourrit un marché. Et derrière les écrans, il n’y a pas seulement des consommateurs passifs : il y a des producteurs, des diffuseurs, des acheteurs, des maîtres chanteurs, des prédateurs qui utilisent les réseaux sociaux, les messageries chiffrées, les plateformes de jeux, les espaces de discussion, parfois même l’intelligence artificielle, pour approcher, manipuler ou faire chanter des enfants.

Que faire ? D’abord, arrêter de faire semblant. Si la France reçoit des centaines de milliers d’alertes par an, elle ne peut pas continuer avec un effectif aussi dérisoire. Il faut augmenter massivement les moyens humains de l’Ofmin, former des enquêteurs numériques dans chaque territoire, créer des magistrats spécialisés, renforcer les greffes, accélérer l’analyse des supports saisis, fluidifier les échanges entre police, gendarmerie, justice, plateformes et organismes internationaux. La chaîne entière doit être renforcée, pas seulement le guichet d’entrée. Traiter un signalement ne sert à rien si l’enquête dort ensuite faute de bras, de temps ou de magistrat disponible.

Ensuite, il faut imposer aux grandes plateformes une responsabilité réelle. Elles savent détecter des droits d’auteur en quelques secondes, elles savent cibler une publicité au millimètre, elles savent suspendre un compte pour une chanson ou une image protégée. Elles doivent être contraintes de détecter, signaler, conserver les preuves et retirer immédiatement les contenus d’abus sexuels sur mineurs. Il ne s’agit pas de surveiller toute la population, mais de refuser que l’architecture numérique mondiale serve de refuge aux criminels. Les entreprises qui hébergent, transportent ou monétisent des flux doivent participer à la protection des enfants avec la même efficacité qu’elles mettent à protéger leurs revenus.

Il faut aussi mieux protéger les enfants avant le drame. L’éducation numérique ne peut plus se limiter à dire aux parents de “surveiller les écrans”. Les enfants sont aujourd’hui exposés très tôt à des adultes manipulateurs, à la sextorsion, aux faux profils, au chantage intime. Il faut leur apprendre clairement qu’une image envoyée sous pression n’est jamais une faute de leur part, qu’un adulte qui demande un secret est dangereux, qu’il faut parler vite, sans honte, sans peur d’être puni. Beaucoup d’enfants se taisent parce qu’ils croient avoir fait une bêtise. Les prédateurs prospèrent sur cette honte. La première protection, c’est donc de rendre la parole possible.

Mais il faut être clair : la prévention ne remplacera jamais l’enquête. On ne peut pas demander aux enfants et aux parents de compenser l’insuffisance de l’État. On ne peut pas non plus laisser des collectifs privés jouer aux justiciers numériques sans cadre, même quand leur colère est compréhensible. La pédocriminalité se combat avec du renseignement, du droit, des policiers formés, des magistrats disponibles, une coopération internationale rapide et des moyens techniques puissants. Sinon, on fabrique du désordre, de la preuve inutilisable, parfois des erreurs, et pendant ce temps les vrais réseaux s’adaptent.

La France aime se penser comme un pays protecteur de l’enfance. Elle le dit dans ses discours, dans ses lois, dans ses commémorations, dans ses indignations télévisées. Mais protéger les enfants, ce n’est pas seulement pleurer après les affaires. C’est financer avant. C’est enquêter avant. C’est croire les alertes avant. C’est donner à ceux qui traquent les pédocriminels autre chose qu’un seau pour vider l’océan. Un pays qui reçoit 870 signalements par jour et qui ne peut en traiter qu’une infime partie n’est pas seulement débordé. Il est placé devant une vérité brutale : il sait que des enfants sont en danger, mais il n’a pas encore décidé d’en faire une priorité absolue.

La réponse doit donc être simple, massive, non négociable : multiplier les effectifs spécialisés, créer une vraie filière nationale de cyberprotection des mineurs, obliger les plateformes à coopérer sans délai, accélérer la justice, mieux accompagner les victimes, et nommer les choses correctement. Ce ne sont pas des “contenus sensibles”. Ce ne sont pas des “dérapages en ligne”. Ce sont des crimes. Et chaque jour perdu laisse des enfants seuls face à des adultes organisés, patients, méthodiques. La France n’a plus besoin d’un nouveau discours d’indignation. Elle a besoin d’un plan de guerre judiciaire, numérique et humain contre les pédocriminels

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