J’ai passé ma vie à essayer de partager quelque chose que je n’arrivais pas à traduire.
Depuis toujours, je perçois des continuités là où l’on m’enseigne des séparations.
On me montre des objets, mais je vois les liens qui les relient.
On me donne des catégories, mais je perçois les passages qui les traversent.
Une couleur appelle une émotion.
Une émotion réveille une forme.
Une forme ouvre un souvenir.
Un souvenir devient mouvement, lumière, sensation, pensée.
Je n’ai jamais vraiment compris comment le regard pouvait s’arrêter à la surface des choses.
Le monde m’apparaît comme une immense trame vivante, faite de correspondances, de résonances et de relations invisibles.
Rien n’existe seul.
Chaque chose semble prolonger une autre chose.
Chaque détail ouvre un territoire plus vaste que lui-même.
Pendant longtemps, je n’ai pas su quoi faire de cette manière de percevoir.
Je croyais qu’il fallait apprendre à regarder autrement.
Apprendre à découper.
Apprendre à simplifier.
Apprendre à séparer ce qui, en moi, continuait obstinément à demeurer relié.
Mais quelque chose résistait.
Alors j’ai cherché.
J’ai cherché dans les livres, dans l’observation, dans la création, dans le silence.
Non pour accumuler des réponses, mais pour comprendre ce qui se déployait devant moi depuis toujours.
Le dessin est né de cette nécessité.
Non comme un choix esthétique.
Comme une langue.
Une langue avant les mots.
À peine une ligne apparaît-elle sur le papier que tout un paysage intérieur se met en mouvement.
Les formes se répondent.
Les couleurs dialoguent.
Les espaces respirent.
Chaque trait modifie l’ensemble.
Chaque détail transforme l’équilibre du tout.
On croit parfois voir un dessin.
Moi, j’y vois une pensée en train de chercher sa forme.
Au fil des années, j’ai construit un langage de signes, de rythmes, de couleurs, de structures.
Un langage souvent silencieux, parfois incompréhensible même pour moi.
Pourtant, je continue à le suivre, parce qu’il me conduit vers quelque chose de profondément vrai.
Mes dessins ne racontent pas des histoires.
Ils tentent de rendre visibles des relations.
Ils sont les traces d’une exploration.
Les fragments rapportés d’un territoire qui n’apparaît sur aucune carte.
Je ne cherche pas l’invisible.
J’ai toujours vécu dedans.
Je vis parmi les liens, les correspondances, les échos, les continuités.
Je vis dans cet espace où les frontières deviennent poreuses,
où les formes se répondent,
où le sens circule avant même de prendre le visage du langage.
Et peut-être que toute ma vie tient dans cette tentative.
Trouver une langue capable de transmettre ce que je perçois.
Trouver une forme capable d’accueillir ce qui déborde les formes.
Trouver un passage entre l’expérience et le partage.
Car au fond, je n’ai jamais cherché à produire des images.
Je n’ai jamais cherché à fabriquer des objets.
J’ai simplement passé ma vie à essayer de partager quelque chose que je n’arrivais pas à traduire.
Alors je continue.
Je trace.
J’observe.
J’écris.
Je cherche.
Non pour atteindre une réponse définitive, mais pour demeurer au plus près de cet endroit fragile où le monde apparaît encore vivant, mystérieux et relié.
Cet endroit où, malgré toutes les séparations que nous inventons, quelque chose continue silencieusement à nous rappeler que tout communique.
Et que nous faisons, nous aussi, partie de cette immense conversation.
