Je change de crayon.
La mine est plus épaisse.
Le trait aussi.
Le geste paraît insignifiant.
Pourtant je sens immédiatement que quelque chose vient de se déplacer.
Pas seulement dans le dessin.
Dans le paysage tout entier.
La première ligne apparaît.
C’est la même couleur.
Le même territoire.
La même recherche.
Et pourtant la respiration n’est plus la même.
Comme lorsqu’une voix familière se met soudain à parler plus lentement.
Les mots n’ont pas changé.
Leur poids, si.
Je continue.
Je souligne.
Je contourne.
J’affine.
Je reviens sur certaines zones.
Je croyais avancer.
Je découvre que j’ai ouvert une nouvelle profondeur.
Une simple variation d’épaisseur modifie l’équilibre de l’ensemble.
Le regard ne circule plus à la même vitesse.
Les formes ne dialoguent plus de la même manière.
Même le silence entre elles semble avoir changé.
J’ai toujours été fascinée par la puissance des déplacements infimes.
Un nuage peut transformer un paysage.
Un silence peut transformer une musique.
Un trait peut transformer un dessin.
Il suffit parfois de presque rien pour déplacer un monde.
J’ajoute une couleur.
Et soudain rien n’est terminé.
Je croyais consolider l’image.
Je la remets en mouvement.
Une couleur ne s’ajoute jamais vraiment.
Elle oblige tout le reste à se repositionner autour d’elle.
Comme une nouvelle présence dans une pièce.
L’espace est le même, mais chacun modifie sa place.
Le dessin fonctionne ainsi.
Tout communique.
Tout se répond.
Rien n’est isolé.
Je crois souvent approcher de la fin.
Cette illusion revient régulièrement.
L’image semble trouver son, équilibre.
Les tensions diminuent.
Quelque chose ressemble à un accord.
Puis une nouvelle possibilité apparaît.
Une couleur.
Une ligne.
Une ouverture.
Et le voyage recommence.
Il existe dans les montagnes des faux sommets.
On atteint une crête en pensant être arrivé.
Puis le paysage s’ouvre et révèle une autre élévation plus loin.
Puis une autre.
Puis encore une autre.
Le dessin ressemble souvent à cela.
Une succession de faux sommets.
Je croyais travailler sur une image.
Je découvre peu à peu que je traverse un territoire.
Le temps change alors de nature.
Je cesse de regarder l’heure.
Les jours deviennent poreux.
Le dessin m’accompagne partout.
Je pense à lui en préparant un café.
Je pense à lui dans les transports.
Je pense à lui en regardant le ciel.
Je pense à lui sans même savoir que j’y pense.
Il continue d’exister dans les heures où je ne travaille pas.
Comme une question laissée ouverte.
Comme une présence silencieuse.
À partir d’un certain moment, je ne cherche plus à terminer.
Le mot perd son sens.
Terminer suppose qu’il existe une ligne d’arrivée.
Je n’en suis plus certaine.
Je continue simplement d’avancer.
Trait après trait.
Couleur après couleur.
Respiration après respiration.
Je pense souvent aux coureurs d’ultra distance.
Non à la performance.
À la relation qu’ils entretiennent avec le temps.
À cet endroit où l’objectif cesse d’être l’arrivée.
Où il ne reste plus qu’un pas.
Puis un autre.
Puis encore un autre.
Je connais cet endroit.
Pas avec mes jambes.
Avec ma main.
Avec mon regard.
Avec cette attention qui refuse d’abandonner une question vivante.
L’ultra distance du dessin ne se mesure pas en kilomètres.
Elle ne se mesure pas non plus en heures.
Elle se mesure dans la capacité à demeurer.
À rester auprès de quelque chose que l’on ne comprend pas encore.
À revenir.
Encore.
Et encore.
Sans garantie.
Sans certitude.
Sans promesse de résultat.
Longtemps, j’ai cru que je faisais des dessins.
Aujourd’hui je crois que quelque chose de plus profond est à l’oeuvre.
Je transforme le dessin.
Mais lui aussi me transforme.
Chaque difficulté m’apprend une nouvelle patience.
Chaque détour m’apprend une nouvelle manière de regarder.
L’oeuvre visible n’est peut-être pas la création la plus importante.
La création la plus importante est invisible.
C’est le regard devenu plus vaste.
L’attention devenue plus fine.
La présence devenue plus profonde.
Alors je comprends que le dessin n’était peut-être pas la destination.
Le dessin était le chemin.
Une manière d’apprendre à habiter le temps autrement.
Une manière d’apprendre à rester.
Une manière d’apprendre à écouter ce qui ne parle pas avec des mots.
Et peut-être que le véritable travail de l’art commence exactement là.
Non pas dans la fabrication d’une oeuvre.
Mais dans cette fidélité à une question qui refuse de se laisser résoudre.
Dans cette volonté de demeurer auprès du mystère suffisamment longtemps pour qu’il nous transforme.
Alors la dernière ligne arrive.
Ou peut-être pas.
Cela n’a plus beaucoup d’importance.
Ce qui demeure, c’est la distance intérieure parcourue depuis la première.
Aucune carte ne la mesure.
Pourtant elle existe.
Je la sens dans ma main.
Dans mon regard.
Dans mon silence.
Et parfois, lorsque je contemple enfin le dessin, j’ai la sensation étrange que ce n’est pas moi qui l’ai mené jusqu’au bout.
C’est lui qui m’a conduite quelque part.
