Les nuages traversent le ciel à toute vitesse.
Je les regarde depuis la fenêtre.
Gris foncé.
Bleu profond.
Blanc presque lumineux.
Ils se défont au moment même où ils apparaissent.
Rien ne demeure suffisamment longtemps pour être saisi.
Le ciel change sans cesse d’avis.
Je pourrais détourner les yeux.
Pourtant je reste.
Il ya dans cette instabilité quelque chose qui m’apaise.
Peut-être parce qu’elle ressemble à ma manière de penser.
Les idées ne s’alignent pas chez moi comme des objets rangés sur une étagère.
Elles dérivent.
Elles se rapprochent.
Elles se mélangent.
Elles changent de couleur en cours de route.
Elles reviennent parfois sous une autre forme.
Écrire me permet de les regarder passer.
Non de les retenir.
Les retenir les tuerait probablement.
J’écris pour créer un espace où elles peuvent devenir visibles.
Une phrase éclaire une zone.
Puis une autre.
Comme lorsque le soleil traverse un nuage et révèle soudain un détail du paysage que l’on n’avait pas remarqué.
Je n’écris pas pour comprendre.
J’écris pour voir.
Voir ce qui était déjà là.
Voir ce qui insistait silencieusement derrière le bruit du monde.
Depuis longtemps, une chose m’intrigue.
La douleur physique ne me parvient pas toujours au moment où elle survient.
Je découvre parfois une brûlure plusieurs heures après son apparition.
Une coupure.
Un hématome.
La peau conserve la mémoire de l’évènement alors que la conscience semble l’avoir laissé passer.
Je regarde la trace.
Je cherche le souvenir.
Il n’y en a pas.
C’est une sensation étrange.
Comme rencontrer une conséquence sans avoir accès à sa cause.
Je me demande alors où j’étais.
J’étais là, évidemment.
Mon corps aussi.
Pourtant une partie de mon attention occupait un autre territoire.
Je ne sais pas si c’est une absence à la douleur ou une présence excessive à autre chose.
Peut-être que l’attention fonctionne comme un faisceau lumineux.
Lorsqu’elle éclaire un point avec intensité, le reste entre momentanément dans l’ombre.
Lorsque je crée, cette sensation devient plus évidente encore.
Je ne sais jamais comment un dessin commence.
Je pourrais dire qu’il commence avec une ligne.
Mais ce serait inexact.
Avant la ligne, il y a déjà quelque chose.
Une tension.
Une atmosphère.
Une sorte de pression discrète.
La feuille n’est jamais vide.
Je reste devant elle.
J’attends.
Puis une ligne apparaît.
Je pourrais dire que je la trace.
Mais là encore ce ne serait pas tout à fait vrai.
Ma main agit.
Bien sûr.
Pourtant j’ai souvent l’impression que le dessin se révèle davantage qu’il ne se construit.
Comme si quelque chose cherchait à devenir visible et utilisait momentanément ma main pour y parvenir.
Alors commence un dialogue.
Silencieux.
Patient.
Je regarde le dessin.
Le dessin modifie mon regard.
Une couleur apparaît.
Puis une autre.
Je ne les perçois jamais comme de simples couleurs.
Le bleu crée une distance.
Le jaune déplace la lumière.
Certains gris agrandissent le silence.
Certaines teintes réchauffent l’espace.
D’autres le rendent plus fragile.
Je ne décide pas de ces correspondances.
Je les constate.
Comme on constate le vent dans les arbres ou l’arrivée de la pluie.
Le dessin parle ainsi.
Non avec des mots.
Avec des déplacements.
Des tensions.
Des respirations.
Parfois je crois être arrivée au bout.
Tout semble en place.
Puis quelque chose résiste.
Une infime dissonance.
Une zone qui demeure silencieuse d’une manière inhabituelle.
Alors je reste.
Je regarde.
Longtemps.
J’attends que l’oeuvre m’indique ce qui lui manque.
Ou ce qu’elle refuse.
Je n’ai jamais eu le sentiment de maîtriser complètement ce processus.
Créer ressemble davantage à une écoute qu’à une volonté.
À une disponibilité.
À une forme d’attention très particulière où le monde extérieur, le monde intérieur et l’espace du dessin cessent progressivement d’être séparés.
À certains moments, je ne sais plus très bien où se situe la frontière.
La ligne prolonge la pensée.
La couleur devient sensation.
Le regard devient matière.
Le temps ralentit jusqu’à perdre sa forme habituelle.
Il n’y a plus vraiment de début ni de fin.
Seulement une présence.
Dense.
Mobile.
Vivante.
Peut-être est-ce cela que je recherche dans la création.
Cet endroit où je n’ai plus besoin de choisir entre comprendre et ressentir.
Cet endroit où les choses peuvent exister avant d’être nommées.
Où une couleur peut être une émotion.
Où une ligne peut être une question.
Où un nuage peut contenir une pensée entière.
Et où, pendant quelques instants, le monde cesse de se fragmenter.
Il devient un seul mouvement.
Une seule respiration.
Comme le ciel lorsque les nuages passent.
