Littéraire

Alors j’ai appris à danser sur la mer : la magnifique première traversée poétique d’Amandine Gillain (Bookleg #220)

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Alors j'ai appris à danser sur la mer : la magnifique première traversée poétique d'Amandine Gillain (Bookleg #220)

Il est parfois des livres qui arrivent au bon moment. Non parce qu’ils apportent des réponses, mais parce qu’ils rappellent quelque chose que l’on savait déjà et que l’on avait fini par oublier. En refermant "Alors j’ai appris à danser sur la mer", je me suis surpris à penser à tous ces êtres qui avancent dans la vie avec des bleus invisibles, des cicatrices discrètes et malgré tout une capacité intacte à s’émerveiller. Le livre d’Amandine Gillain parle de cela. De la fragilité. De la résistance. Et de cette étrange élégance qui consiste à continuer quand même et fait du bien.

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Cette poésie m’a touché parce qu’elle ne cherche jamais à paraître poétique. Elle ne s’installe pas dans les hauteurs. Elle marche pieds nus. Elle sent l’iode, la pluie, les cheveux mouillés, les cuisines où l’on danse avec ses enfants, les chemins que l’on parcourt pour remettre de l’ordre dans le désordre intérieur. En découvrant la courte biographie de l’autrice à la fin du livre, j’ai eu le sentiment de retrouver exactement la femme qui s’exprime dans ses textes c’est à dire quelqu’un qui parle à la mer, qui nage chaque semaine, qui se laisse bouleverser par la musique, qui avoue que les odeurs influencent ses humeurs et qui tente depuis l’enfance de surfer sur ses propres vagues intérieures. Rarement un portrait d’autrice aura éclairé avec autant de justesse une œuvre.

Car la mer est partout ici. Non comme un décor de carte postale mais comme une force intime. Une présence. Une interlocutrice presque. Elle gronde, porte, engloutit parfois, sauve souvent. Elle devient le miroir des émotions humaines. Le titre lui-même résume tout le projet du livre. Apprendre à danser sur la mer n’est pas apprendre à dominer les vagues. C’est apprendre à vivre avec elles.

J’ai particulièrement aimé la manière dont Amandine Gillain travaille la mémoire par les sensations. Ses poèmes sont peuplés d’odeurs, de saveurs, de matières. Le romarin, la viande grillée, les cheveux salés, les biscuits sur les serviettes de plage, les verres qui tintent lors des retrouvailles. Cette poésie est profondément incarnée. Elle ne raconte pas le monde : elle le touche.

Dans le très beau poème "Il y aura encore", qui constitue à mes yeux l’un des sommets du recueil, l’autrice construit une sorte de litanie lumineuse contre le découragement. Il y aura encore des mains qui se cherchent, des bouches qui s’appellent, des odeurs qui deviennent familières, des enfants à venir, des anniversaires, des fêtes maladroites et des lendemains. Rien n’y est forcé ou surjoué. Et c’est précisément pour cela que le texte bouleverse. Parce qu’il rappelle que le bonheur est souvent fait de détails minuscules auxquels nous cessons de prêter attention.

À l’opposé, des poèmes comme "Gueule en terre" ou "Rêves" plongent dans des eaux beaucoup plus sombres. On y rencontre l’effondrement, la colère, la solitude, les souvenirs qui blessent encore. Les images deviennent rugueuses, parfois presque brutales. Une mer opaque chargée de débris, des tunnels humides, des entrailles mises à nu. Pourtant jamais l’autrice ne s’abandonne au misérabilisme. Même dans ses textes les plus noirs demeure une pulsation de vie. Quelque chose qui refuse la capitulation.

J’ai également beaucoup aimé Passeport, texte d’apparence simple mais redoutablement efficace. À travers les questions administratives, les catégories, les critères physiques ou sociaux qui rassurent les autres, Amandine Gillain interroge notre besoin contemporain d’étiqueter les êtres humains. Quelques répétitions suffisent à faire apparaître l’absurdité du système. C’est intelligent, subtil et profondément humain.

Ce qui me semble remarquable pour une première publication, c’est la maîtrise du souffle. Beaucoup de jeunes auteurs écrivent des poèmes. Peu savent construire une voix. Ici, cette voix existe déjà. Elle sait quand répéter un mot jusqu’à l’obsession, quand suspendre une phrase, quand laisser le silence terminer le travail. On sent une véritable conscience du rythme, presque musicale.

Le texte de quatrième de couverture évoque des mots qui plongent au creux de l’intime, qui éclatent en lumières, qui roulent au fond du ventre comme des vagues. Pour une fois, la promesse éditoriale n’est pas excessive. Ce recueil est réellement traversé par ces mouvements contradictoires. Douceur et violence. Colère et espérance. Défaite et recommencement.

Et c’est sans doute ce qui rend ce livre si attachant. On n’y trouve pas une poète qui contemple le monde à distance. On y rencontre une femme qui accepte de s’y exposer. Avec ses peurs, ses blessures, ses élans et ses fidélités. Une femme qui a compris que la vie ressemble souvent à une mer agitée et qui, plutôt que de chercher un port impossible, a choisi d’apprendre à danser sur les vagues.

Pour une première publication, c’est une entrée en poésie d’une maturité remarquable.

Un livre sensible, sincère, profondément vivant, original, qui laisse derrière lui ce parfum rare des textes que l’on a envie d’emporter avec soi longtemps après les avoir refermés.

Commandez ce livre à 3 euros : https://www.maelstromreevolution.org/catalogue/item/956-bookleg-220-alors-j-ai-appris-a-danser-sur-la-mer

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