Je n’ai jamais appris à créer.
J’alterne entre une confiance absolue et un doute abyssal.
Parfois je me sens capable de tout.
Parfois je redeviens une enfant qui ne comprends plus très bien comment fonctionne le monde.
Longtemps, j’ai cru que cette oscillation traversait toute ma vie.
Puis j’ai remarqué une chose étrange.
Elle disparaît lorsque je crée.
Le doute disparaît.
L’hésitation disparaît.
La peur disparaît .
Je ne me demande plus si je suis capable.
Je fais.
Simplement.
Comme on marche.
Comme on respire.
Comme l’eau coule.
Comme le feu brûle.
Je n’ai jamais eu besoin de me préparer à créer.
Jamais.
Je n’ai jamais eu besoin de me motiver.
Je n’ai jamais eu besoin de rassembler mon courage.
Je n’ai jamais eu besoin de croire en moi.
La création est l’un des seuls endroits de mon existence où la question de la confiance ne se pose pas.
Je n’ai jamais appris à créer.
J’ai appris à interrompre la création pour faire le reste.
Et c’est là que commence le paradoxe.
Car beaucoup de personnes cherchent du temps pour créer.
Moi, je cherche du temps pour réussir à faire autre chose.
L’appel est constant.
Silencieux mais constant.
Il ne ressemble pas à une envie.
Encore moins à une passion.
Une passion connaît des absences.
Pas cela.
C’est une présence continue.
Une poussée de fond.
Quelque chose qui ne s’arrête jamais tout à fait.
Je me réveille avec des images.
Je marche avec des images.
Je regarde avec des images.
Je pense avec des images.
Les formes arrivent avant les mots.
Les couleurs arrivent avant les explications.
Les correspondances apparaissent avant les raisonnements.
Le monde entier semble vouloir se transformer en lignes, en matières, en rythmes, en surfaces, en traces.
Je ne décide pas de cela.
C’est déjà là.
Comme une respiration.
Comme une circulation.
Comme un battement.
Je crois que ma souffrance vient souvent de cet écart.
Car tout ce qui paraît simple aux autres me demande parfois une énergie immense.
Les démarches.
Les horaires.
Les obligations.
Les conversations ordinaires.
Les règles implicites.
Les attentes invisibles.
Je lutte pour comprendre.
Je lutte pour suivre.
Je lutte pour m’adapter.
Et parfois je suis épuisée avant même que la journée commence.
Alors que créer ne me coûte rien.
Absolument rien.
C’est cela que je trouve le plus difficile à expliquer.
Le lieu où je suis la plus compétente est aussi le lieu où je fais le moins d’effort.
Comme si une partie de moi connaissait déjà le chemin.
Comme si elle l’avait toujours connu.
Lorsque je dessine, quelque chose cesse.
Je ne sais pas exactement quoi.
Mais quelque chose cesse.
Je ne me surveille plus.
Je ne m’analyse plus.
Je ne me corrige plus.
Je ne tente plus de comprendre.
Je ne tente plus d’être adaptée.
Je ne tente plus d’être quelqu’un.
Tout cela tombe.
Et ce qui me bouleverse, c’est que lorsque tout cela tombe, je suis encore là.
Une présence.
Un regard.
Une main.
Un souffle.
Rien de plus.
Rien de moins.
Je crois que ce n’est pas la création que je cherche.
Je crois que je cherche cet endroit.
Cet endroit où l’effort disparaît.
Cet endroit où je cesse enfin de me porter.
Cet endroit où vivre ne ressemble plus à un exercice.
Cet endroit où il n’y a plus de distance entre ce que je suis et ce que je fais.
Peut-être que la création n’est pas une activité.
Peut-être qu’elle est simplement le lieu où je cesse de lutter contre moi-même.
Et peut-être que toute ma vie tient dans cette vérité très simple :
Je ne crée pas parce que j’aime créer.
Je crée comme je respire.
Et lorsque je crée, je découvre que je n’ai rien à devenir.
