Art of Juliette

Je regarde jusqu’à aimer.

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Je regarde jusqu'à aimer.

C’est le récit d’une femme qui a passé sa vie à se sentir étrangère au monde social mais profondément reliée au vivant.

Alors que les relations humaines lui paraissent souvent opaques et difficiles à habiter, elle développe une attention extrême aux détails, aux nuances, aux transformations invisibles du réel : une lumière qui change, une feuille qui sèche, une présence qui s’efface.

Le dessin devient alors bien plus qu’une pratique artistique. C’est une manière de rester en contact avec le monde, de veiller sa beauté fragile et sa disparition continuelle. À travers cette attention, elle découvre que ce qu’elle croyait être une blessure - sa difficulté à appartenir - est aussi ce qui lui permet d’aimer le vivant avec une intensité particulière.

Le texte raconte finalement comment le regard, le dessin et l’amour deviennent une seule et même chose.

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Je regarde.

Je me sens vide et pleine à la fois.

Vide du monde des hommes.
Pleine du monde.

Ce n’est pas la même chose.

J’ai longtemps cru que cela finirait par se rejoindre.

Que les années m’apprendraient enfin à appartenir.
Qu’un jour les conversations deviendraient simples, les rencontres naturelles, les groupes moins opaques.

Mais le temps n’a rien résolu.

Il a seulement affiné mon regard.

Et ma solitude.

Je marche parmi les autres comme on marche dans un pays dont on comprend la langue sans jamais parvenir à la parler tout à fait.

Je reconnais les signes.

Les usages.
Les intonations.

Je sais quand sourire.
Je sais quand acquiescer.
Je sais quand il faut rire.

Je connais la chorégraphie.
Je connais la partition.
Je connais même les silences.

Mais quelque chose en moi reste derrière la vitre.

Toujours.

J’aurais voulu appartenir.

Je ne l’ai jamais vraiment appris.

Alors j’ai appris autre chose.

J’ai appris à voir.

Depuis toujours, je regarde.

Je regarde avec une faim qui ne s’apaise jamais.

Une faim de réel.
Une faim de présence.
Une faim de vérité.
Une faim de réel.
Une faim de présence.
Une faim de vérité.

Je ne suis pas attirée par ce qui se montre.
Je suis attirée par ce qui affleure.

Par ce qui hésite.

Par ce qui tremble avant de d’apparaître.

Le presque.
Le pas encore.
Le déjà disparu.

Le point de bascule entre deux états du monde.

Une couleur qui change sous un nuage.
Une feuille qui commence à sécher.
Une ride qui naît au coin d’un regard.
Une lumière qui quitte lentement un mur.

Je suis sensible à l’inframince.

À ce qui ne se voit pas encore.
À ce qui ne se voit déjà plus.

À cette respiration secrète du réel que la plupart des regards traversent sans s’y arrêter.

Parfois je me demande si je suis née avec une peau trop fine.

Pas une peau émotionnelle.

Une peau entre moi et l’existence.

Le monde arrive jusqu’à moi sans ralentir.

Les couleurs arrivent.
Les matières arrivent.
Les bruits arrivent.
Les présences arrivent.
Les peines arrivent.

Tout laisse une empreinte.

Je porte des paysages dont personne ne connaît l’existence.
Je porte des lumières aperçues il y a trente ans.

Des odeurs de terre mouillée.
Des morceaux de ciel.
Des silhouettes croisées dans un train.
Des arbres.

Surtout des arbres.

Les arbres ne m’ont jamais demandé d’être quelqu’un.

Ni adaptée.
Ni sociable.
Ni performante.

Ils m’ont seulement appris à rester là.
Ils m’ont seulement appris à rester là.

À traverser les saisons sans cesser d’être vivante.

Je crois que le dessin vient de cet endroit.

D’un désir ancien de rester au près des choses.

Quand je dessine, je ne prends rien.

Je veille.

Je veille une lumière avant qu’elle disparaisse.
Je veille une forme avant qu’elle ne change.
Je veille la fragilité du monde.

Comme on veille un être aimé.

Je ne cherche pas à faire de belles images.
Je cherche à ne pas quitter le vivant.

Car le vivant s’échappe sans cesse.

Une fleur tombe.
Une peau vieillit.
Un regard s’absente.
Une saison s’effondre dans une autre.

Tout est déjà en train de partir.
Tout est encore là.

Je crois que je vois trop la mortalité des choses.

Pas leur mort.

Leur mortalité.
Leur fragilité fondamentale.

Une tasse sur une table.
Déjà en train de disparaitre.

Une main.
Déjà en train de vieillir.

Une fleur.
Déjà en train de tomber.

Un amour.
Déjà traversé par son absence future.

Comment font les autres pour ne pas voir cela ?

Je me pose la question depuis l’enfance.

Alors je regarde.

Comme on veille un feu.
Comme on veille un enfant.
Comme on veille un mourant.

Peut-être que dessiner n’a jamais été autre chose que cela.

Veiller.
Je ne dessine pas pour représenter.
Je dessine pour rester présente.

Parce que regarder est la façon que j’ai trouvée pour rester au monde.

Peut-être même que regarder était moins douloureux que vivre.

Je ne sais pas.

Je ne sais pas pourquoi certaines couleurs me bouleversent davantage que certains discours.
Je ne sais pas pourquoi certains arbres me semblent parfois plus proches que certains êtres humains.
Je ne sais pas pourquoi je me sens étrangère dans certains groupes et profondément chez moi dans un paysage.

Je ne sais pas.

Je regarde seulement.

Et je dessine.

Depuis toujours.

Comme on tend la main dans l’obscurité.
Comme on cherche une présence.
Comme on tente de traverser quelques millimètres de séparation.

Car c’est peut-être cela, au fond.
La blessure.

Être profondément reliée au monde.

Et profondément séparée de lui.

Puis parfois, très rarement, quelque chose cède.

Une lumière tombe sur le papier.
Un trait trouve sa place.

Le regard cesse de vouloir comprendre.

Et pendant quelques secondes, la distance disparaît.

Il n’y a plus moi.
Il n’y a plus l’arbre.
Il n’y a plus le dessin.

Seulement une présence.

Silencieuse.
Vivante.

Alors je comprends quelque chose.

Je regarde jusqu’à aimer.

Et lorsque l’amour ne tient plus dans le regard, alors je dessine.

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