Parfois, rien ne résiste.
C’est rare.
Je le sais avant même de toucher la feuille.
Quelque chose s’aligne.
Le corps.
Le regard.
La main.
L’espace.
Alors j’entre.
J’entre dans le dessin comme on entre dans l’eau.
Je ne sais jamais exactement laquelle.
Les couleurs arrivent .
Pas comme des choix.
Comme des évidences.
Le vert.
Le jaune.
Le rose.
Le violet.
Je ne les invente pas.
Je les retrouve.
Les lignes aussi.
Elles apparaissent avec une telle justesse qu‘elles semblent avoir existé avant moi.
Je ne construis rien.
Je retire seulement ce qui empêchait d’apparaître.
Le dessin se révèle.
Le dessin se révèle.
Et dans le même mouvement, quelques chose en moi se révèle aussi.
Le temps tombe.
Les heures cessent de compter.
Le monde recule.
Les obligations.
Les inquiétudes.
Les rôles.
Les attentes.
Tout devient lointain.
Comme vu depuis le fond d’une eau calme.
Il ne reste qu’une présence.
Une attention absolue.
Une intensité silencieuse.
Quelque chose circule.
Dans les mains.
Dans la poitrine.
Dans le ventre.
Une joie physique.
Une joie sans objet.
Le dessin avance.
Et plus il avance, moins je suis là.
C’est peut-être cela que j’aime.
Cette disparition.
Cette suspension.
Cet instant où je ne porte plus mon histoire.
Je ne suis plus une femme.
Plus un âge.
Plus un parcours.
Je suis un passage.
Une membrane.
Quelque chose traverse.
Je le regarde prendre forme.
La création est le seul endroit où je me sens totalement exacte.
Pas meilleure.
Pas réparée.
Pas accomplie.
Exacte.
Comme une note qui vibre à sa fréquence juste.
Comme une couleur parfaitement à sa place parmi les autres couleurs.
Je crée pour retrouver cette fréquence.
Encore et encore.
Ce lieu intérieur où rien n’est à démontrer.
Où rien n’est à défendre.
Où l’existence suffit.
Mon sanctuaire n’est pas une métaphore.
Mon temple n’est pas une image.
C’est un état.
Une géographie intérieure.
Un territoire réel.
J’y entre chaque fois que j’écris.
Chaque fois que je dessine.
Chaque fois que quelque chose de plus grand que moi prend la main.
Alors oui.
Je pourrais mourir là.
Non parce que le création me détruit.
Mais parce qu’elle me donne tout.
Parce qu’elle est l’endroit où je suis la plus vivante.
La plus nue.
La plus proche de cette source obscure qui pulse sous les mots, sous les formes et sous les couleurs.
Tout ce que j’ai aimé dans ma vie se trouve peut-être là.
Dans cet espace minuscule entre la feuille blanche et la première ligne.
Dans cette fraction de seconde où rien n’existe encore.
Et où pourtant tout est déjà présent.
L’infini tient parfois dans moins qu’un trait.
Moins qu’une couleur.
Moins qu’un souffle.
Il tient dans l’élan.
Et je passe ma vie à le suivre.
Tout pour l’infini d’une ligne.
