Pendant longtemps, j’ai cru que mon problème était le mensonge.
Puis j’ai cru que mon problème était la vérité.
Aujourd’hui, je crois que je me trompais dans les deux cas.
Le monde social m’a toujours paru étrange.
J’y vois des personnes avancer avec aisance dans des paysages qui me semblent couverts de brouillard.
Elles se repèrent grâce à des codes implicites, des sous-entendus, des silences convenus, des arrangements minuscules avec le réel.
Elles savent intuitivement ce qu’il faut dire, ce qu’il vaut mieux taire, ce qu’il faut adoucir pour préserver l’harmonie.
J’ai longtemps observé cela avec étonnement.
Comme si une partie de l’humanité possédait une langue secrète dont je n’aurais jamais reçu le mode d’emploi.
Je ne juge pas cette manière d’être.
Je constate simplement que je ne sais pas l’habiter.
Car lorsque les mots cessent de correspondre à ce qui est vécu, lorsque quelqu’un dit une chose et en pense une autre, lorsque la réalité est déplacée, même légèrement, il se produit en moi quelque chose de difficile à expliquer.
Je ne ressens pas seulement un désaccord.
Je ressens un déplacement.
Comme lorsqu’une marche d’escalier manque dans l’obscurité.
Comme lorsqu’une note est fausse dans un morceau de musique et qu’elle continue à vibrer longtemps après que les autres ont cessé de l’entendre.
Comme lorsqu’une maison se décale imperceptiblement sur ses fondations.
Mon corps le sait avant ma pensée.
Longtemps, j’ai cru qu’il s’agissait d’une exigence morale.
Aujourd’hui, je crois que c’est une question d’orientation.
Je me repère dans le monde grâce à la cohérence.
Grâce à l’accord entre les mots, les actes, les émotions, les faits.
Lorsque cet accord disparaît, quelque chose en moi perd le nord.
Les autres parlent souvent de confiance comme d’un sentiment.
Pour moi, la confiance est une géographie.
C’est savoir où sont les portes.
Savoir où sont les murs.
Savoir que le sol sera encore sous mes pieds lorsque je poserai mon poids.
Mais en creusant encore, j’ai découvert autre chose.
Ce qui me fait souffrir n’est peut-être pas le mensonge.
Pas vraiment.
Ce qui me fait souffrir, c’est l’absence.
Cette expérience étrange qui consiste à sentir quelqu’un devant soi et pourtant ne plus le trouver.
Le voir.
Entendre sa voix.
Reconnaître son visage.
Et sentir malgré tout qu’une porte s’est refermée quelque part à l’intérieur.
Que la personne est encore là, mais plus entièrement.
Comme une lumière aperçue derrière une fenêtre fermée.
Comme une maison dont certaines pièces resteraient à jamais verrouillées.
Je crois que c’est cela qui me bouleverse depuis toujours.
Je n’ai jamais eu peur des êtres blessés.
Je n’ai jamais eu peur des êtres compliqués.
Je n’ai jamais eu peur des conflits.
Je peux traverser la colère.
La tristesse.
La déception.
Je peux accueillir des vérités extrêmement douloureuses.
Mais j ‘ai du mal à supporter de ne plus savoir où se trouve l’autre.
De sentir sa présence tout près et pourtant de ne plus pouvoir la rejoindre.
Comme si une vitre invisible s’était glissée entre nous.
Alors je cherche.
Je pose des questions.
Je nomme ce que je vois.
Je tente d’éclairer.
Et souvent on croit que je cherche à avoir raison.
Que je cherche à corriger.
Que je cherche à convaincre.
Mais ce n’est pas cela.
Je cherche la personne.
Depuis toujours.
Je cherche l’endroit vivant.
L’endroit vulnérable.
L’endroit qui tremble.
L’endroit qui doute.
L’endroit qui aime.
Je ne sais pas aimer un personnage.
Je ne sais pas aimer une image.
Je ne sais pas aimer une version aménagée de quelqu’un.
J’essaie.
J’ai essayé toute ma vie.
Mais quelque chose en moi continue d’appeler plus loin.
Plus profond.
Comme si mon coeur reconnaissait immédiatement la différence entre une présence et sa représentation.
Alors parfois on me dit que je suis exigeante.
Peut-être.
Mais mon exigence n’a jamais porté sur la perfection.
Elle porte sur l’existence.
J’ai seulement besoin de savoir que lorsque tu me regardes, c’est bien toi qui me regardes.
Que lorsque tu m’aimes, c’est bien toi qui m’aimes.
Avec tes contradictions.
Tes peurs.
Tes maladresses.
Tes zones d’ombre.
Peu importe.
Je peux aimer tout cela.
Je peux traverser tout cela.
Mais il faut que tu sois là.
Vraiment là.
Parce qu’au fond, je crois que ma plus grande peur n’est ni le rejet, ni la solitude, ni même la perte.
Ma plus grande peur est plus discrète.
C’est de tendre la main vers quelqu’un que j’aime…
et de ne rencontrer que son absence.
Je peux accueillir une vérité qui me déçoit.
Je peux accueillir une vérité qui me blesse.
Je peux accueillir une vérité qui me brise.
Mais je ne sais pas quoi faire de l’absence.
Alors oui, peut-être que j’ai passé une grande partie de ma vie à parler de vérité alors que je cherchais autre chose.
Peut-être que depuis le début, je ne cherchais ni à avoir raison, ni à convaincre, ni à comprendre.
Peut-être que je cherchais simplement un lieu où l’amour ne coûterait pas le réel.
Un lieu où personne n’aurait besoin de se déguiser pour être accepté.
Un lieu où les mots pourraient enfin reposer dans la même lumière que les actes.
Un lieu où je pourrais croire ce que je vois.
Et peut-être que, depuis toujours, c’est cela que j’appelle la vérité.
