Comment cela se passait-il à l’école ?
Douloureusement.
À part le français, la philosophie et l’art, le reste ne m’intéressait pas.
Je m’ennuyais.
C’est du moins ce que je croyais.
Aujourd’hui, je me demande si ce n’était pas autre chose.
L’ennui est vide.
Moi, j’étais pleine.
Pleine de questions.
Pleine d’images.
Pleine de sensations.
Pleine d’un monde intérieur qui ne trouvait pas sa place.
J’observais.
J’essayais de comprendre.
Les autres semblaient connaître les règles du jeu.
Ils semblaient savoir instinctivement ce qu’il fallait faire, dire, comprendre.
Comme si ils avaient reçu à la naissance un papier pour décoder le monde social.
Le mien devait être écrit dans une autre langue.
Alors j’ai appris.
J’ai observé.
J’ai imité.
J’ai travaillé.
Pas seulement pour réussir.
Pour appartenir.
Je crois que c’est cela qui m’a épuisée.
Pas les études.
Pas les efforts.
Le fait de tenter sans cesse de devenir quelqu’un d’autre.
J’ai aimé les études après le baccalauréat.
Enfin.
Comme si une fenêtre s’ouvrait.
Comme si l’air revenait.
Comme si l’intelligence pouvait devenir un espace de liberté plutôt qu’un exercice d’adaptation.
Mon chemin, je le poursuis aujourd’hui après des mois d’isolement, de réflexion, de recul et de nettoyage émotionnel.
Des mois.
Des semaines.
Des jours.
Des nuits.
Des heures.
Des minutes.
À me reconstruire.
À enlever cette culpabilité ancienne.
Cette culpabilité d’être le mouton noir.
D’être différente du groupe.
De penser autrement.
De vivre autrement.
Longtemps, j’ai regardé cette différence comme une faute.
Aujourd’hui, je la regarde comme un paysage.
Je ne traverse simplement pas le monde par les mêmes portes.
J’ai le sentiment de vivre dans un monde qui ne voit ni ne ressent toujours les mêmes choses que moi.
Comme si certaines évidences m’échappaient.
Comme si certaines subtilités, en revanche, m’étaient immédiatement accessibles.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’il me manquait quelque chose.
Aujourd’hui, je vois aussi ce qui m’a été donné.
Une intensité particulière dans la perception.
Une attention aux détails.
Aux couleurs.
Aux atmosphères.
Aux mouvements invisibles.
Je ressens souvent avant de comprendre.
Je comprends parfois avant de pouvoir expliquer.
Comme si le monde arrivait à moi par d’autres chemins.
Comme un sens en moins pour vivre dans la société.
Mais un sens en plus pour créer, voir et ressentir.
Je poursuis la route.
Plus libre.
Plus forte.
Plus consciente.
J’accepte davantage le vide et le vertige.
Je ne cherche plus à me corriger.
Je cherche à m’habiter.
Je ne marche plus contre moi-même.
Je marche avec ce que je suis.
Et pour la première fois peut-être, cela ressemble à la liberté.
