Une méditation sur la perception, la reconnaissance et la création comme maison intérieure.
Avez-vous été perçue comme « bizarre », en « avance », ou « à part » ?
Je n’en sais rien.
La question qui me poursuit depuis toujours est une autre :
Comment sait-on que ce que l’on voit est réel lorsque personne ne semble le voir avec nous ?
Les professeurs convoquaient régulièrement ma mère.
Je ne savais pas pourquoi.
Je me souviens des couloirs, des attentes, des portes qui se refermaient derrière les adultes.
Je me souviens surtout d’une sensation étrange : quelque chose me concernait sans jamais m’être adressé.
Les adultes parlaient.
Je regardais leurs visages.
Je suivais les mouvements de leurs mains.
J’observais les variations de leurs voix.
Je savais qu’une information circulait.
Je percevais sa présence comme on sent un courant d’air sous une porte fermée.
Quelque chose passait.
Quelque chose se disait.
Quelque chose m’était destiné sans jamais me parvenir.
Longtemps, ma vie a ressemblé à cela.
Percevoir avant de comprendre.
Comprendre avant de pouvoir nommer.
Sentir avant d’être crue.
Les professeurs parlaient de mes capacités.
Je ne l’ai appris que des décennies plus tard.
Ma mère ne m’en avait jamais parlé.
Comme si cette histoire devait rester à la périphérie de ma vie.
Comme si elle risquait de déséquilibrer quelque chose.
Elle ne voulait pas faire de différence entre ma soeur et moi.
Je comprends aujourd’hui son intention.
Mais un enfant ne comprend pas les intentions.
Il comprend les climats.
Les tensions.
Les silences.
Les répartitions invisibles de lumière.
Il comprend ce qu’il doit devenir pour que l’amour continue de circuler.
Alors j’ai appris à diminuer l’intensité.
À rabattre certaines couleurs.
À rendre discrètes certaines évidences.
À considérer comme ordinaires des expériences qui ne l’étaient peut-être pas.
Je croyais que tout le monde percevait ainsi.
Je croyais que chacun voyait les sons.
Que les mots possédaient des textures.
Que les nombres occupaient l’espace.
Que les émotions se déployaient sous forme de paysages, de couleurs, de mouvements et de températures.
Pourquoi aurais-je pensé autrement ?
Personne ne m’avait expliqué que nous n’habitions pas tous la même géographie sensorielle.
Le plus difficile n’était pas de percevoir.
Le plus difficile était de ne trouver aucun miroir.
Une perception que personne ne reconnaît devient incertaine.
Non parce qu’elle disparaît.
Parce qu’elle cesse d’avoir un témoin.
Alors le doute s’installe.
Non pas sur le monde.
Sur soi.
Je me suis longtemps demandé si ce que je voyais existait réellement.
Puis il y eut la musique.
Et un jour, Mozart.
Je ne parle pas ici du compositeur.
Je parle d’une rencontre.
D’une sensation extrêmement rare : celle d’être rejointe.
Pour la première fois, quelque chose répondait à la manière dont mon esprit fonctionnait.
L’émotion était immense.
Mais elle possédait une architecture.
La beauté était partout.
Mais rien n’était laissé au hasard.
Chaque voix trouvait sa place.
Chaque motif revenait transformé mais reconnaissable.
Chaque mouvement semblait connaître sa destination.
L’ordre n’annulait pas l’intensité.
Il la rendait habitable.
Et je crois que c’est cela qui m’a bouleversée.
Pas seulement la musique.
La possibilité.
La possibilité.
La possibilité qu’une forme existe quelque part sans me demander de me réduire pour y entrer.
La possibilité qu’une oeuvre accueille la complexité au lieu de la corriger.
La possibilité qu’enfin quelque chose me dise :
Tu peux faire confiance à ce que tu perçois.
Tu n’inventes pas le monde que tu vois.
Tu n’es pas perdue.
Tu es simplement en train de chercher les formes capables de te répondre.
Depuis, je dessine.
J’écris.
Je crée.
Et je me demande parfois si toute ma vie ne procède pas de cette même recherche :
Trouver des formes assez vastes pour accueillir ce que je perçois sans m’obliger à devenir plus petite.
