Mort d’André Santini : le dernier rire d’un baron des Hauts-de-Seine

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Mort d'André Santini : le dernier rire d'un baron des Hauts-de-Seine

André Santini est mort à 85 ans dans la nuit précédant le 1er juin 2026, après quarante-six ans passés à la tête d’Issy-les-Moulineaux, ville dont il était devenu presque indissociable. Réélu en mars 2026 malgré une santé très dégradée, il disparaît au seuil d’un ultime mandat que certains présentent comme le neuvième si l’on compte son arrivée à la mairie en 1980, tandis que plusieurs médias parlent plutôt d’un huitième mandat électif. Cette précision n’est pas qu’un détail : elle dit déjà quelque chose du personnage, de cette longévité politique presque anormale, de cette façon d’habiter le pouvoir jusqu’à se confondre avec lui.

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André Santini appartenait à une espèce politique en voie de disparition : celle des maires-rois, des élus de terrain capables de connaître les rues, les notables, les commerçants, les réseaux, les colères et les fidélités d’une ville mieux que certains ne connaissent leur propre famille. À Issy-les-Moulineaux, il n’a pas seulement exercé le pouvoir, il l’a installé, patiemment, avec cette bonhomie qui désarmait ses adversaires autant qu’elle agaçait ceux qui voyaient derrière le sourire la mécanique froide d’un système. On l’aimait pour son humour, ses formules, sa présence de vieux renard sympathique, son côté Corse de comédie politique, son goût de la saillie, cette manière de faire passer une domination locale pour une conversation de comptoir. Mais on pouvait aussi le détester pour les mêmes raisons : parce que l’humour, chez lui, était parfois une arme ; parce que la bonhomie pouvait devenir écran ; parce qu’un pouvoir aussi long finit toujours par fabriquer ses ombres.

Ancien ministre, ancien député, figure du centre droit et de l’UDI, Santini avait compris très tôt que la vraie puissance politique ne se joue pas toujours sous les lambris nationaux, mais dans les mairies solides, les syndicats intercommunaux, les présidences discrètes, les équilibres locaux et les fidélités accumulées. Il fut ministre délégué à la Communication sous Jacques Chirac, secrétaire d’État à la Fonction publique sous Nicolas Sarkozy, député des Hauts-de-Seine, vice-président de la métropole du Grand Paris, et surtout patron durable d’Issy-les-Moulineaux. Mais son vrai monument reste cette ville transformée, passée de commune industrielle à vitrine tertiaire, numérique et immobilière de l’ouest parisien. Sous son règne, Issy a changé de peau : friches reconverties, quartiers modernisés, entreprises attirées, image de ville connectée et efficace soigneusement construite.

Il y avait chez lui un art très français de l’élu local : serrer les mains, raconter une blague, flatter une association, recevoir un patron, amadouer un ministre, encaisser une polémique, repartir comme si de rien n’était. Santini semblait toujours sortir d’un déjeuner politique où tout s’était réglé à coups de bons mots. Il avait cette rondeur physique et verbale qui donnait l’impression d’un homme accessible, presque familier. Dans un monde politique devenu gris, formaté, surveillé par les éléments de langage, lui gardait une part de théâtre. Il faisait rire, parfois franchement. Il occupait l’espace comme ces personnages de Troisième République qui sentent à la fois le banquet, le cigare, la mairie, le clientélisme bonhomme et la phrase assassine.

Mais le portrait serait faux s’il s’arrêtait là. André Santini fut aussi un homme poursuivi par les affaires, les soupçons, les controverses. L’affaire de la Fondation Hamon, autour d’un projet avorté de musée d’art contemporain, l’avait longuement accompagné judiciairement avant qu’il soit finalement relaxé, notamment en 2015 puis en 2018 pour le volet restant de prise illégale d’intérêts.

Plus récemment, il était visé par une information judiciaire ouverte en 2024 après des accusations d’agression sexuelle, de harcèlement sexuel et moral, accusations qu’il contestait, ayant lui-même déposé plainte pour dénonciation calomnieuse. En avril 2026, Le Parisien rapportait que la cour administrative d’appel considérait que des enregistrements produits par deux anciens collaborateurs laissaient présumer un harcèlement à connotation sexuelle. Rien de tout cela ne doit être effacé au nom de l’hommage. Rien ne doit non plus être transformé en condamnation posthume sommaire. C’est précisément là que se tient la difficulté : regarder un homme entier, avec son œuvre, sa drôlerie, ses réussites, mais aussi les plaintes, les procédures, les inquiétudes et les silences qu’il laisse derrière lui.

Sa dernière campagne aura eu quelque chose de crépusculaire. Hospitalisé depuis l’automne 2025, très affaibli, André Santini avait pourtant choisi de repartir. À 85 ans, il disait encore vouloir être utile, mener ses projets à terme, aller au bout “si Dieu le veut”, selon des propos rapportés alors par la presse. Cette obstination a ému ses fidèles et choqué ses opposants. Était-ce du courage ? De l’aveuglement ? De l’amour pour sa ville ? De l’incapacité à lâcher prise ? Sans doute un peu tout cela. Les grands élus locaux meurent rarement à temps politiquement : ils partent souvent trop tard, parce qu’ils ne savent plus distinguer leur personne de leur mandat, leur corps de leur fonction, leur histoire de l’avenir de leur ville.

André Santini laisse donc une trace double. Celle d’un bâtisseur qui a profondément métamorphosé Issy-les-Moulineaux et dont beaucoup d’habitants reconnaîtront l’efficacité. Celle aussi d’un homme de pouvoir à l’ancienne, trop installé, trop protégé peut-être par son aura, son humour et ses réseaux. Il fut bien aimé parce qu’il savait incarner, faire rire, décider, embellir, rassurer. Il fut mal aimé parce qu’il représentait aussi cette politique des fiefs, des règnes interminables, des fidélités verrouillées, des zones grises que la modernité démocratique supporte de moins en moins. Sa mort clôt un chapitre des Hauts-de-Seine : celui des barons locaux qui tenaient leur ville comme on tient une maison, avec amour parfois, avec autorité toujours, et avec cette certitude dangereuse que personne ne saurait mieux faire qu’eux.

À la fin, il reste une image paradoxale : celle d’un homme rond, drôle, aimé des siens, mais entouré d’ombres ; un maire bâtisseur, mais un pouvoir discuté ; un visage familier, mais une énigme morale. André Santini aura traversé la politique française comme il traversait les réceptions : en lançant une phrase, en captant l’attention, en donnant l’impression que tout était plus léger qu’il ne l’était vraiment. C’est peut-être cela, son dernier mystère : avoir fait rire longtemps dans un monde où le pouvoir, lui, ne plaisante jamais tout à fait.

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le 01/06/2026
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