Je fonctionne par phases, par séquences qui s’installent dans le temps ; quelques semaines parfois, plusieurs mois d’autres fois. Il me faut cet espace-là. Cette durée lente qui permet d’analyser, de ressentir, de goûter une chose jusqu’à sa texture profonde, d’en éprouver les possibilités, les variations, les contours.
J’ai besoin d’habiter entièrement un monde avant de pouvoir le quitter.
En observer les formes, les couleurs, les lignes de tension. En faire le tour, puis le contour. Comprendre comment il se dépose dans ma vie concrète. Comment je vis avec lui. À quoi ressemblent mes jours lorsqu’il m’accompagne. Ce qu’il fait à mes nuits. Comment mon paysage intérieur se modifie à son contact, se déplace, se densifie, poursuit sa propre trajectoire.
Parce qu’un cycle, pour moi, n’est jamais un simple intérêt ou une préférence passagère.
C’est un monde entier.
Il infiltre l’alimentation, les vêtements, les matières que je choisis de porter, les musiques qui deviennent l’air de fond de mon système nerveux. Il colore les gestes, les rythmes, les atmosphères.
Un cycle devient une famille sensible.
Une ambiance.
Une géographie.
Un territoire intérieur avec sa météo, sa lumière particulière, ses codes silencieux.
Et ce territoire accompagne souvent ma solitude, mon retrait volontaire, la distance que je mets parfois entre moi et le bruit du dehors.
Mais ma solitude n’est pas vide.
Elle est choisie.
Construite.
Nourrie.
Peuplée, à l’intérieur, d’univers entiers en mouvement.
Lorsque je me retire, je ne disparais pas du monde.
Je vis simplement dans un monde plus dense, plus habité, plus vivant sous la surface visible.
Ce sont aussi mes repères sensoriels, mes repères olfactifs ; une collection d’émotions organisée en constellations discrètes.
Des odeurs, des textures, des atmosphères précises auxquelles mon corps se relie comme on retrouve un chemin familier dans la pénombre.
Orpheline de famille par choix, par conviction, j’ai construit autrement ma manière d’être entourée.
Alors je me sens peuplée.
Peuplée d’êtres intérieurs, de figures, de silhouettes, de formes, de couleurs, d’odeurs, de goûts, de musiques parfois, qui gravitent autour de moi et à travers moi.
Tout un monde périphérique et intime à la fois.
Comme une présence diffuse, silencieuse, mais constante.
Ce tissu sensoriel forme un voile.
Une armure douce.
Un espace invisible qui m’enveloppe, me contient, me protège des angles trop vifs du réel.
Cette bulle sensorielle ne relève pas du caprice ni d’une mise en scène du confort.
Elle me rassure.
Elle me crée autant qu’elle me structure.
Elle est une manière d’organiser mon rapport au monde, de stabiliser l’intérieur lorsque l’extérieur devient trop abrupt, trop imprévisible, trop poreux.
C’est un geste de sécurité presque instinctif.
Comme attacher sa ceinture avant que la voiture démarre.
Comme rassembler ses cheveux longs parce que le corps réclame soudain plus de clarté, plus d’espace autour du visage.
Comme vérifier la serrure avant de partir, sentir le clic discret de la porte fermée et pouvoir enfin éloigner son attention sans rester intérieurement ouverte au danger.
Ces gestes paraissent simples vus de l’extérieur.
Pour moi, ils appartiennent à la même famille invisible : celle des appuis sensoriels qui permettent au système entier de respirer, de se réguler, de continuer à habiter le monde sans s’y dissoudre.
C’est une manière de me sentir protégée.
Lorsqu’un cycle s’installe, je sais qu’il va durer.
Pas quelques heures, pas une impulsion fugace.
Un temps réel.
Une saison intérieure.
Une période suffisamment longue pour que mon système nerveux puisse s’y déposer, respirer à l’intérieur de ses contours, reconnaître ses repères.
Je peux traverser un cycle de riz, de roses, de chaussettes hautes, de lecture méthodique de tous les écrits de Boris Cyrulnik.
Un cycle de crèmes à hydratation profonde pour le visage et le corps.
D’une marque précise de tilleuls menthe pour mes infusions, consommée avec une fidélité presque liturgique.
Vu de l’extérieur, cela peut sembler arbitraire, excessif, dérisoire même.
Mais pour moi, rien, n’est isolé.
Un cycle ressemble à une période en peinture, oui ; sauf qu’il ne concerne pas seulement une palette ou une oeuvre. Il englobe ma manière d’habiter le monde.
Ma façon de manger.
De penser.
De ressentir.
De m’envelopper dans les matières, les odeurs, les idées, les rythmes qui accompagneront mes jours et organiseront silencieusement mon existence.
Tout est pensé.
Analysé.
Relié.
Et pourtant, je sais combien ces répétitions, ces intensités, ces fidélités presque obsessionnelles peuvent paraître étranges ou ridicules aux yeux du monde.
Mais dans ma logique intérieure, chaque détail appartient à un ensemble plus vaste.
Chaque geste dialogue avec une sensation.
Chaque sensation avec une pensée.
Chaque pensée avec une esthétique du vivant, une manière de maintenir l’équilibre, la continuité, la cohérence.
Rien n’existe seul.
Tout est lié par une intuition profonde : ma vie ressemble à une chorégraphie minutieuse, à une symphonie sensorielle dont je tente d’être, autant que possible, la chef d’orchestre.
J’en écris la partition continuellement.
Chaque jour.
Chaque heure.
Chaque minute.
Chaque fraction de seconde.
Non par besoin de contrôle absolu, mais parce que tout pulse de sens.
Chaque objet a sa mémoire.
Chaque habitude son architecture cachée.
Chaque choix sa couleur, son histoire, sa nécessité intime.
Et c’est précisément cela qui rend le monde vivant pour moi : cette densité presque électrique du sens, cette sensation que l’existence entière forme une composition en mouvement, fragile, exigeante, mais profondément habitée.
