Le mot “flicage” peut sembler excessif. Il évoque la police, la surveillance politique, les régimes autoritaires, les micros cachés. Pourtant, le problème moderne est plus subtil : nos téléphones ne nous espionnent pas toujours comme dans un mauvais film d’espionnage, ils nous observent parce que nous les y autorisons, souvent sans comprendre ce que nous acceptons. Une application météo demande la localisation. Un réseau social accède aux contacts. Une application gratuite suit l’activité publicitaire. Un jeu anodin réclame des autorisations disproportionnées. À force de cliquer sur “accepter”, nous transformons notre intimité en matière première.
La CNIL rappelle depuis plusieurs années que les applications mobiles doivent limiter les données collectées et obtenir un consentement lorsque les informations ne sont pas nécessaires à leur fonctionnement, notamment pour le ciblage publicitaire. Elle a même publié en 2024 puis actualisé en 2025 des recommandations spécifiques sur les applications mobiles, signe que le sujet est devenu central dans la protection de la vie privée.
Le danger principal n’est pas seulement qu’une entreprise sache où nous sommes à un instant précis. Le vrai danger, c’est l’agrégation. Une donnée isolée paraît banale. Une adresse IP, une position GPS, un identifiant publicitaire, l’heure d’ouverture d’une application, une recherche, un achat, un déplacement. Mais une fois ces données croisées, elles deviennent un portrait. Et ce portrait peut révéler beaucoup plus que ce que nous aurions accepté de dire : nos habitudes de santé, nos opinions, nos fragilités, notre niveau social, nos croyances, nos rencontres, nos addictions possibles, nos ruptures, nos routines familiales.
La géolocalisation est probablement le nerf le plus sensible de cette surveillance ordinaire. Savoir où quelqu’un va, c’est parfois savoir qui il est. Un téléphone peut révéler une visite régulière dans un hôpital, un lieu de culte, un tribunal, une permanence politique, un centre d’aide, un domicile qui n’est pas le sien. Aux États-Unis, la FTC a sanctionné plusieurs courtiers en données accusés d’avoir vendu ou partagé des données de localisation sensibles, notamment liées à des visites dans des cliniques, des lieux religieux ou d’autres endroits particulièrement privés.
C’est là que le smartphone devient inquiétant : il ne se contente pas de stocker notre vie, il la rend commercialisable. L’économie numérique repose largement sur cette extraction invisible. Beaucoup d’applications “gratuites” ne le sont pas vraiment : elles se paient en attention, en données, en profilage. Nous ne sortons pas notre carte bancaire, mais nous livrons des fragments de nous-mêmes. Et ces fragments peuvent circuler entre annonceurs, plateformes, intermédiaires techniques, courtiers en données, parfois dans une opacité totale pour l’utilisateur moyen.
Il faut tordre le cou à une idée simpliste : non, le téléphone n’a pas forcément besoin d’écouter nos conversations pour nous cibler avec une précision troublante. Il dispose déjà de beaucoup mieux : nos recherches, nos déplacements, nos contacts, nos clics, nos achats, nos centres d’intérêt, les profils des personnes que nous fréquentons, les réseaux Wi-Fi croisés, les applications ouvertes, les contenus regardés. La sensation d’être “écouté” vient parfois du fait que le profilage est déjà extrêmement puissant sans micro clandestin. Le résultat est presque plus dérangeant : la machine n’a pas besoin de nous entendre parler pour deviner ce que nous allons vouloir.
Le risque n’est pas seulement publicitaire. Il est social, politique, intime. Une donnée peut servir à vendre une paire de chaussures, mais aussi à manipuler une opinion, ajuster un prix, évaluer un risque, nourrir un soupçon, fragiliser une personne, cibler une peur. Plus notre vie devient mesurable, plus elle devient exploitable. Et plus elle devient exploitable, plus elle peut nous échapper. Le danger n’est pas toujours spectaculaire. Il est dans la lente disparition de l’anonymat quotidien : pouvoir marcher, chercher, aimer, douter, se tromper, se soigner ou changer d’avis sans être immédiatement transformé en profil.
Il y a aussi un danger psychologique. Le téléphone nous habitue à être suivis. Nous trouvons normal qu’une application sache où nous sommes, qu’un service nous propose ce que nous n’avons pas encore formulé, qu’un algorithme anticipe nos envies. Peu à peu, la frontière entre confort et surveillance se brouille. On accepte le traçage parce qu’il rend service. On accepte la recommandation parce qu’elle fait gagner du temps. On accepte la personnalisation parce qu’elle flatte. Mais cette commodité a un prix : elle réduit notre marge de mystère.
La solution n’est pas de jeter son téléphone dans la Seine ni de vivre comme un ermite numérique. Ce serait absurde. Le portable est devenu indispensable, et il rend des services immenses. Mais il faut cesser de le regarder comme un objet neutre. Il faut reprendre la main : limiter les permissions, refuser les accès inutiles, désactiver la géolocalisation permanente, supprimer les applications superflues, vérifier les réglages de confidentialité, refuser le suivi publicitaire quand c’est possible, éviter de donner son numéro ou ses contacts à n’importe quel service. La CNIL conseille notamment de limiter les autorisations, de n’activer la géolocalisation que lorsque c’est nécessaire et de se méfier des applications qui demandent des permissions excessives.
Le paradoxe est cruel : jamais nous n’avons autant revendiqué notre liberté individuelle, jamais nous n’avons autant transporté sur nous un appareil capable de la documenter minute par minute. Le téléphone portable est notre carnet intime, notre portefeuille, notre bureau, notre album photo, notre confident, notre GPS, notre miroir social. Mais c’est aussi une boîte noire qui enregistre des traces dont nous ne maîtrisons ni toujours la destination, ni toujours la durée de vie.
La vraie question n’est donc pas : “Sommes-nous surveillés ?” La réponse est déjà oui, sous des formes multiples, commerciales, techniques, statistiques, parfois administratives. La vraie question est : jusqu’où acceptons-nous que notre vie privée devienne une simple ressource économique ? Un téléphone devrait rester un outil. Pas un informateur de poche. Pas un double numérique livré aux marchés. Pas le greffier invisible de nos existences.
