Une vie en hyperperception. Témoignage d’une artiste Asperger. Hpi. Synesthésie.

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Une vie en hyperperception. Témoignage d'une artiste Asperger. Hpi. Synesthésie.

Avez-vous des réactions jugées excessives ou au contraire très contenues ?
Me demande avec douceur le psychiatre.

Mes réactions sont rarement plates. Chez moi, tout prend du relief, du volume, une intensité presque douloureuse. Il n’existe pas de demi-teinte dans mon monde intérieur. Les émotions y arrivent comme des vagues trop grandes pour les rivages ordinaires.

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Parfois, je me tais. Je me mure dans un silence qui n’en n’est pas un. C’est un silence saturé de pensée, un silence habité de phrases, d’images de couleurs mouvantes. Un silence qui crépite sous la peau comme une lumière électrique. De l’extérieur, on croit à l’absence ; à l’intérieur, c’est une constellation entière qui parle.

J’ai des réactions extrêmes, fortes, démesurées peut-être aux yeux des autres. Des colères qui me traversent comme des orages rouges. Des débordements où je deviens incapable de contenir la violence sensorielle du monde. Je suis alors dépassée par quelque chose de primaire, d’instinctif, presque animal. Une urgence. Une alarme intérieure. Comme si chaque injustice, chaque bruit, chaque tension venait frapper mon système nerveux avec la brutalité d’un éclair blanc.

Il existe en moi une intolérance profonde au chaos. Le désordre n’est pas seulement visuel. Il grince. Certaines voix ont des angles. Certains lieux possèdent une couleur agressive. Certaines présences font naître dans mon esprit des matières sombres et rugueuses.

Mon quotidien est une chorégraphie invisible. Le tempo est mon univers. Tout chez moi est orchestré, ajusté, millimétré. Chaque geste possède sa cadence, chaque objet son emplacement exact, chaque déplacement sa géométrie rassurante.
Ma discipline n’est pas une rigidité, c’est ma manière de survivre à l’intensité du monde. Mon rapport à la vie passe par l’ordre, les rythmes, les répétitions, les structures silencieuses qui apaisent le tumulte intérieur.

Changer de territoire, de repères, est pourtant une nécessité vitale. Je me nourris visuellement et intellectuellement des déplacements, même minuscules . Je n’ai pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour me sentir en expédition. Il existe des univers entiers dans quelques mètres carrés lorsque l’on regarde vraiment.

Je vois des détails que beaucoup traversent sans les remarquer. La variation du vert après la pluie, la fatigue bleutée d’un ciel d’hiver, les vibrations dorées d’un lampadaire sur un trottoir humide, la musique secrète des ombres sur les murs.

Je collectionne tout.
Les textures de lumière. Les nuances de silence. Les couleurs des heures.
Chaque lieu entre dans ma mémoire comme une peinture vivante. J’enregistre les formes, les sons, les températures, les odeurs, les mouvements de l’air. Mon esprit construit une immense bibliothèque d’images mentales où chaque souvenir possède sa palette chromatique propre. Certaines journées sont orange brûlé. D’autres ont le goût visuel du bleu nuit ou la douceur poudreuse d’un gris perle.
Alors parfois, je me demande pourquoi les êtres humains veulent voyager à des milliers de kilomètres alors qu’ils peinent à observer ce qui existe autour d’eux.
Que cherchent-ils là-bas alors que tant de réponses vivent déjà sous leurs yeux ?

Repartir.
Revenir.
Et ne jamais voir la même chose.

Car la répétition du trajet n’est jamais la répétition de mes émotions. Au contraire, elle me permet de constater les transformations invisibles. Une branche déplacée. Une lumière différente. Une couleur plus dense qu’hier. Un silence nouveau dans un paysage pourtant familier.

Je regarde le monde comme une analyste de la nature, mais aussi comme une traductrice sensorielle. Là où certains voient simplement une rue, je vois une partition de couleurs et de rythmes. Là où d’autres aperçoivent un arbre, je perçois une architecture mouvante de verts, de bruns chauds et de bruissements argentés.

La répétition affine mon regard. Elle perfectionne mon observation. Elle agrandit mon univers intérieur.

Je deviens alors plus riche de sensations, plus cultivée intérieurement, plus vaste. Comme si chaque détail observé ajoutait une pièce supplémentaire à la cathédrale silencieuse que je construis en moi depuis toujours.

Je collectionne les images comme d’autres collectionnent les preuves d’existence. Je garde les couleurs dans ma mémoire pour les faire renaître plus tard sur le papier. Mes dessins ne sont pas seulement des dessins, ce sont des fragments de perceptions sauvées du monde.

Des morceaux de lumière.
Des émotions devenues visibles.

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le 04/05/2026
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